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Cloches – Villars-sur-Glâne (CH-FR) chapelle des Martinets

La chapelle de la maison de retraite n’est plus muette


C’est un très beau cadeau de Noël qu’ont reçu les résidents des Martinets, cette maison pour personnes âgées sise à Villars-sur-Glâne. Leur chapelle, consacrée le 30 septembre 1990, ne disposait jusqu’à présent d’aucune cloche. Dorénavant, les vaillants ainés ne risquent plus d’oublier de se rendre à la messe : la cloche « Nicolas de Flüe » sonnera par deux fois pour la leur rappeler. D’abord vingt minutes avant, puis une seconde fois cinq minutes avant la messe. Si elle a tout juste été bénite, cette cloche ne vient pas pour autant de sortir du creuset. Coulée en 1891 par un fondeur lyonnais, elle a connu bien des aventures. Une partie de son histoire demeure mystérieuse, comme vous allez vous en rendre compte.

Notre cloche quelques jours avant sa bénédiction (photo Xavier Buchmann)


L’histoire de notre cloche

Il était une chapelle – L’augmentation de la population dans le quartier des Daillettes oblige les autorités paroissiales à envisager la construction d’une chapelle. Le 16 septembre 1945, les plans et les devis d’une chapelle en bois, pouvant contenir 144 places assises, à construire au Moléson, à la croisée des routes cantonales Fribourg-Bulle et communale Moléson-Cormanon, sont soumis à l’assemblée paroissiale. Le 2 décembre 1945, toute la construction étant terminée, la chapelle dédiée à saint Nicolas de Flüe est solennellement consacrée et inaugurée. La chapelle des Daillettes sera détruite par un incendie en 1979.

La chapelle des Daillettes avant et après l’incendie de 1979 (crédit https://www.villars-sur-glane.ch/)

Deux objets sortent intacts des flammes : la croix de métal qui se trouvait sur l’autel… et notre cloche . Cette cloche à la sonorité dépeinte comme argentine lors de la cérémonie de consécration est récupérée et soigneusement remisée dans le clocher de l’église paroissiale. Elle y restera jusqu’en 2023, oubliée de tous. Et puis vient le jour où on la redécouvre, où on décide de lui redonner la voix dans un lieu nouveau. Ce lieu, c’est la chapelle de la Résidence des Martinets. Le projet, initié par Xavier Buchmann, directeur de la Résidence et grand passionné de cloches, a été rendu possible grâce au soutien de la paroisse et de la commune de Villars-sur-Glâne.

Evidemment que notre cloche se devait de faire toilette avant de se présenter à tous ! Les campanistes de la maison Mecatal à Broc commencent par la décrocher de son joug calciné, témoin du drame qui s’est joué il y a plus de 40 ans. La cloche est soigneusement nettoyée. Le plus important : on lui applique un traitement thermique, afin de neutraliser les contraintes que son airain a pu subir lors de l’incendie. On lui confectionne un beau joug neuf en acier, le bois aurait été malvenu pour une cloche accrochée en plein air. On lui remet son battant, lui aussi rescapé du feu. On lui réalise un support en acier destiné à être appliqué contre la façade de la chapelle. Car notre cloche ne veut pas seulement se faire entendre après 40 ans de silence. Elle désire aussi être vue, admirée… elle qui est restée si longtemps cachée !

Notre cloche avant et après avoir fait toilette


Les données techniques de notre cloche

Son poids : 33kg.
Son diamètre : 367mm.
Sa matière : bronze de cloches, dit « airain » composé généralement de 78% de cuivre et de 22% d’étain.
Son mode de sonnerie : volée motorisée en rétro-grade. La cloche se balance, mue par un moteur électrique. Le battant frappe la lèvre inférieure de la cloche.
Son joug : neuf, en acier arrondi et ajouré, réalisé dans le style Belle-Epoque par Mecatal Campaniste à Broc.
Son fondeur : Burdin aîné à Lyon.
Sa date de coulée : 1891.
Sa note musicale : do5 -7/16 de demi-ton (la3 = 435 Hz)


Les décors et les inscriptions de notre cloche

La plupart des cloches affichent fièrement leur histoire. Une visite du clocher de l’église Saints-Pierre-et-Paul de Villars-sur-Glâne permet de lire, sur la robe de ces demoiselles de bronze, les noms de leurs parrains et marraines, mais aussi du curé et même de l’évêque. Ces cloches portent en outre de nombreux ornements, blasons et images saintes, de même que des versets bibliques.

On lit par exemple sur la grande cloche de l’église paroissiale de Villars-sur-Glâne : JE CHANTE LES LOUANGES DE MARIE DE L’ANGELUS DE L’AUBE A L’ANGELUS DU SOIR / FRANCOIS CHARRIERE, EVEQUE / DON DES PAROISSIENS / PARRAIN JOSEPH DREYER BLASER, PRESIDENT DE PAROISSE / MARRAINE MARIE ROUBATY-PYTHON. La cloche porte l’effigie de la Vierge de l’Immaculée Conception sur un croissant de lune et les armoiries de Villars-sur-Glâne.

Signature du fondeur Burdin aîné sur notre cloche

Rien de tel sur notre petite cloche ! Ses seules inscriptions se limitent à la signature de son fondeur et à sa date de coulée : BURDIN AINE FONDEUR A LYON 1891. Pour ce qui est de ses décors, on trouve deux images saintes particulièrement répandues : un Christ en croix et une Vierge à l’enfant. Une réalisation certes soignée, mais dont le minimalisme nous empêche hélas de connaître la traçabilité de notre jolie petite cloche.

Les effigies de notre cloche : le Christ en croix et la Vierge à l’enfant


Le nom de notre cloche

Les cloches ne sont pas que des instruments destinés à faire du bruit : de tous temps, il y a toujours eu une personnification autour de cet objet sacré. Cela se remarque tout d’abord par les noms donnés aux différentes parties de la cloche. Oreilles, cerveau, épaule, panse, lèvre… ces mots nous renvoient irrésistiblement vers le corps humain. Cette personnification de la cloche ne s’arrête pas à cette simple notion de vocabulaire : avant d’être hissée dans son clocher, une cloche est bénite. On parle même souvent de baptême, même s’il s’agit d’un abus de langage (le baptême est en principe réservé aux humains). Mais il est vrai que lors de la cérémonie de bénédiction, une cloche reçoit un nom. Et ce sont le parrain et la marraine de la cloche qui vont clamer ce nom à l’assemblée présente.

Notre cloche en atelier avec – de g. à d. Quasimodo consultant campanaire, Xavier Buchmann directeur de la Résidence des Martinets, Charles Ridoré ancien président de paroisse, Jean-Daniel Savoy conseiller paroissial, Marco Andina conseiller communal et président du Conseil de fondation des Martinets, Jean-Paul Schorderet directeur de Mecatal Campaniste.

Le nom de la cloche peut être choisi de différentes manières : il peut s’agir d’une figure liturgique qu’on désire honorer (très souvent la Vierge Marie) Il arrive aussi que la cloche reçoive les prénoms de ses parrain et marraine. On n’hésite pas dans ce cas à user de prénoms composés et même à féminiser des prénoms masculins. Dans la liturgie réformée – où les cloches sont simplement inaugurées – on a tendance à mettre en valeur les vertus théologales avec des noms comme Espérance, Foi ou Charité. Dans une grande majorité des cas, le nom de la cloche, de même que celui de ses parrain et marraine, sont gravées sur sa robe.

Coulée en 1891, notre cloche n’arbore aucune mention de ce genre. C’est donc sur le tard qu’il été choisi de lui donner un nom. A l’occasion de sa venue à la Résidence des Martinets, la cloche a été présentée aux résidents au travers d’un exposé agrémenté d’un diaporama. S’en est suivie une discussion où cours de laquelle certains résidents ont fait part de leur émotion de voir ressurgir cette cloche. Alors que certains habitants du quartier se rappellent avoir été appelés à la messe par elle, d’autres se souviennent que la cloche a sonné pour leur mariage, le baptême de leurs enfants ou le départ d’un proche.

Une délégation des résidents de Martinets pour choisir le nom de la cloche après la conférence de présentation

Notre cloche sera avant tout la cloche des résidents des Martinets. Voilà pourquoi ce sont les résidents qui se sont vu confier le soin de lui donner un nom. Après une discussion relativement brève, il a été choisi d’appeler notre cloche Nicolas de Flüe.

Pourquoi Nicolas de Flüe ? Notre chapelle est justement dédiée au saint Patron de la Suisse. C’est aussi une manière de se souvenir de feu la chapelle des Daillettes, porteuse à l’époque de la même dédicace. Un lieu de culte toujours bien présent dans la mémoire et le cœur de nos aînés.


Le fondeur de notre cloche : Burdin aîné

La dynastie lyonnaise des Burdin, fondeurs de cloches, débute avec Jean-Claude I BURDIN (1771-1825), qui tient la fonderie depuis les débuts jusqu’en 1825. Lui succède Jean-Claude II BURDIN (1794-1865), directeur de 1825 à 1849. Vient ensuite Jean-Claude III BURDIN (1823-1889), qui dirige la fonderie de 1849 à 1880. Le dernier représentant de la dynastie, Ferdinand BURDIN, coule des cloches jusqu’à la fermeture après la Première Guerre de son atelier lyonnais sis 22 rue de Condé. La dernière œuvre marquante de la fonderie Burdin est le carillon de l’Hôtel-de-Ville de Lyon, pour lequel 25 cloches sont réalisées en 1914.

Encart publicitaire de la maison Burdin (crédit https://recherches.archives-lyon.fr/)

Bon à savoir
-La plus grosse cloche réalisée par la maison Burdin se trouve à la cathédrale de Marseille. Il s’agit d’un bourdon de 6 tonnes coulé en 1901
-La Suisse ne recense peu de cloches signées Burdin. Citons la basilique Notre-Dame de Genève avec sa cloche (unique) nommée « Marie Augustine » d’un poids estimé à 1’500 kg. Le clocher de l’église Saint-Urbain de Chippis (VS) renferme 4 cloches Burdin coulées en 1865.


La bénédiction et l’installation de notre cloche

Notre cloche a été bénite le 16 décembre 2023 par M. l’abbé Vincent Marville en présence de nombreux résidents et fidèles de la paroisse. Sa marraine est Caroline Dénervaud, vice-syndique de Villars-sur-Glâne ; son parrain est Benoit Sansonnens, membre du Conseil de Paroisse. La cérémonie de la bénédiction de notre cloche s’est déroulée au cours de la dernière messe non sonnée de la chapelle des Martinets. La cloche a été installée sur son support accroché à la façade de la chapelle. Sa première volée officielle coïncidait avec la messe anticipée du quatrième dimanche de l’Avent.

De gauche à droite et de haut en bas : l’abbé Marville bénit la cloche ; Xavier Buchmann, directeur de la Résidence et Quasimodo, consultant campanaire ; le parrain Benoît Sansonnens et la marraine Caroline Dénervaud.

Notre cloche est aujourd’hui installée sur un support en acier accroché contre la façade en béton de la chapelle, à côté de l’entrée principale de la Résidence des Martinets. En plus d’appeler les fidèles pour la messe du samedi, elle retentit tous les jours à midi durant deux minutes.

La cloche a été installée le 18 décembre 2023 par François et Olivier de l’entreprise Mecatal Campaniste

Quasimodo remercie
La direction, le personnel et les pensionnaires de la Résidence des Martinets – Xavier Buchmann, directeur
La commune et la paroisse de Villars-sur-Glâne
La direction et les collaborateurs de Mecatal Campaniste

Sources
La Liberté du 28 septembre 1990
« Villars-sur-Glâne, La Paroisse et la Commune » par Victor Buchs, ancien Conseiller d’Etat
Site internet de la commune
Geneanet
Notices compilées par Arthur Auger passionné de cloches à Lyon
Archives municipales de Lyon
Antoine Cordoba carillonneur à l’abbaye de Saint-Maurice
Matthias Walter, président de la Guilde des Carillonneurs et Campanologues suisses

Cloches – Estavayer-le-Lac (CH-FR) collégiale Saint-Laurent

Une des plus grandes, une des plus belles sonneries de Suisse romande

NomNoteKgØ (cm)FondeurAnnéeMode de sonnerie
Cloche 1Laurentla24’200193Bournez 1872volée+carillon
Cloche 2Sts. Pierre-et-Pauldo#32’028145Paccard1997volée+carillon
Cloche 3Annonciationmi31’200 126Bournez 1873volée+carillon
Cloche 4Estavayerfa#3780105Paccard1997volée+carillon
Cloche 5St. Nicolasla3 490 92Bournez 1873volée+carillon
Cloche 6Archangessi335079Paccard1997volée+carillon
Cloche 7St. Josephdo#4200 69Bournez 1873volée+carillon
Cloche 8Baptêmesmi47052Bournez 1872volée
Cloche 9Cloche des Heures ?sol48050Watterin ?1505 ?volée
Cloche 10St. Christophela46046Livremont1762volée
Cloche 11NCmi4~12060.5Paccard1998carillon
Cloche 12Agoniedo#53036Klely1737glas tinté

12 cloches, dont 10 à la volée ! Peu de clochers peuvent se targuer de disposer d’un ensemble campanaire aussi vaste. Le tonnage de bronze est impressionnant, la qualité et la diversité sont  également au rendez-vous. A la sonorité caractéristique des cloches coulées par Bournez à la fin du XIXe siècle (prime haute, octave inférieure basse) s’ajoute le timbre beaucoup plus classique des cloches Paccard réalisées un siècle plus tard. Cerise sur le gâteau, deux cloches historiques du XVIe (cl. 9) et du XVIIIe siècle (cl. 10) qui ont échappé à la grande refonte de 1872. Habituellement, le plénum est composé des cloches nos 1 à 7. J’ai choisi, pour l’enregistrement audio-vidéo accompagnant cette présentation, d’ajouter également les trois plus petites cloches de volée, celles qui sonnent habituellement en trio à la sortie de la messe. Même si ce « classicum » présente quelques dissonances, il est à l’image des murs de la la collégiale Saint-Laurent d’Estavayer-le-Lac : imposant, rustique et plein de charme.

La collégiale d'Estavayer au fil des siècles (cliquer oour agrandir). Source : La ville d'Estavayer-le-Lac par Daniel de Raemy (coll. Les monuments d'Art et d'Histoire de la Suisse)

Dans cette présentation, vous allez découvrir comment la Collégiale est sortie de terre, comment sa silhouette a évolué et comment sa sonnerie s’est constituée entre le XVe et le XXe siècle. Vous vous rendrez compte une nouvelle fois des liens étroits que le canton de Fribourg entretenait avec les fondeurs franc-comtois. Vous constaterez que certaines coulées de cloches ne se sont pas réalisées sans d’âpres discussions… et qu’à un moment, il a même été question de sabotage ! Vous serez touchés – enfin – de lire l’histoire de « Nana », la dernière sonneuse qui habitait encore la tour il y a moins d’un siècle, dans un confort… très spartiate !


Une situation exceptionnelle

Estavayer-le-Lac attire de nombreux touristes. Sa proximité avec le lac de Neuchâtel – qui jusqu’à la correction des eaux du Jura, battait le pied de la falaise – séduit de nombreux estivants. Mais c’est surtout le centre historique de cette cité fribourgeoise qui attire des visiteurs en toutes saisons. Le patrimoine bâti est exceptionnel : des rues au tracé irrégulier, des immeubles aux façades pleines de charme, une enceinte médiévale remarquablement bien conservée, sans compter des édifices emblématiques tels que le château de Chenaux, le couvent des Dominicaines, et bien sûr la collégiale Saint-Laurent, dont les origines – vous allez le lire – nous ramènent avant l’an mille de notre ère.

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Estavayer-le-Lac, une cité médiévale dans un cadre unique (crédit photo : usl-esta.ch)


Une première église au Xe siècle

C’est en 1228 qu’est citée la toute première église paroissiale d’Estavayer. Toutefois, des fouilles conduites sous le chœur de l’édifice actuel ont mis au jour une abside du Xe siècle. L’église actuelle voit sa construction débuter en 1379, englobant l’ancienne nef romane, qui disparaîtra au profit d’une construction gothique en 1441. A l’initiative d’un petit collège de prêtres soutenu par les couches aisées de la seigneurie, plusieurs agrandissements successifs menés jusqu’en 1521. Ils ont contribué a bâtir la collégiale que nous connaissons aujourd’hui. Ce prestigieux édifice religieux est considéré, au même titre que la cathédrale de Fribourg et la collégiale de Romont, comme un monument majeur de l’architecture gothique du canton de Fribourg.

Si la construction des murs s’est arrêtée durant la première moitié du XVIe siècle, le décor intérieur de la Collégiale a continué de s’enrichir au fil des ans. A part les stalles réalisées par Mattelin Vuarser vers 1525, le mobilier liturgique est postérieur. De 1638 à 1641 est élevé le grand retable sculpté par Jean-François Reyff de Fribourg. Le tableau représentant le martyr de Saint-Laurent est peint par Pierre Crolot de Pontarlier. Les temps sont difficiles, la ville est ravagée par la peste… les moyens sont toutefois donnés aux artistes de réaliser un véritable chef-d’œuvre. Un siècle plus tard sont construits l’autel Saint-Georges et Saint-Etienne, de même que l’autel Sainte-Catherine. Egalement édifiée au XVIIIe siècle, la nouvelle chaire ornée de fines dorures remplace une ancienne installation en pierre datée de 1485. Le grand orgue est réalisé par Aloys Mooser en 1811 après des contacts infructueux avec son père vingt ans plus tôt. L’orgue de chœur, réalisé en 1636 pour l’église (elle n’était pas encore cathédrale) Saint-Nicolas de Fribourg, est racheté par la ville d’Estavayer en 1659. Le partie supérieure du buffet est l’œuvre de Nicolas Schönenbühl.


Des cloches à partir du XVe siècle

C’est en 1425 qu’est achevé le premier clocher de la collégiale Saint-Laurent. Un clocher-choeur qui ne possède alors qu’un niveau et qui n’est coiffé que d’une modeste toiture peu pentue à quatre pans, dans le style de ce qu’on peut voir encore aujourd’hui à l’abbaye de Bonmont. Un second niveau en maçonnerie est ajouté en 1525. La flèche viendra couronner l’édifice en 1565.

Dans son « Dictionnaire historique et statistique des paroisses catholiques du canton de Fribourg » (volume 5, publié en 1886) le Père Apollinaire Deillon nous offre de précieux renseignements sur l’évolution de la sonnerie de la collégiale Saint-Laurent.

En 1431, on fit fondre une cloche, qui paraît avoir été la plus grande de celles qu’on possédait ; elle fut de
nouveau coulée par un fondeur de Genève en 1437 mais elle n’eût qu’une courte existence, car on la refit en 1457 en y ajoutant 1572 quintaux de métal; elle sortit des ateliers de Jean Vaqueron, avec un poids de 54 quintaux. Après avoir réjouit la population par son son harmonieux pendant 23 ans, elle fut fêlée. Coulée à nouveau en 1481, l’évêque vint la bénir le dimanche après la fête de St-Barnabé 1481. On dirait qu’elle était frappée d’une malédiction : elle était encore fêlée en 1490 avec la seconde. Benoît de Montferrand fit don à la ville de 13 muids de froment et de 15 muids d’autres graines pour l’aider dans la dépense de la fonte de ces deux cloches. La seconde eût une existence de 12 ans, elle fut refaite en 1502. En 1504, la ville fit couler une nouvelle cloche du poids de 521 livres. La deuxième cloche, coulée en 1502, fut encore refaite en 1512; on acheta pour 700 florins de métal à Berne; on lui donna le nom de Madeleine. Elle eut deux parrains et quatre marraines. Elle dura jusqu’en 1752 ou 1754 ; à cette date, elle fut refaite par Antoine Livremont de Pontarlier, au poids de 3’082 livres.

1560 : Une cloche fut coulée à Yverdon, pour la ville d’Estavayer; elle fut bénite le mercredi avant la St-Martin et on lui donna le nom de Sébastienne; c’était la cinquième du beffroi avant 1870.

1575 : Une cloche de 9 quintaux étant fêlée, le Sénat proposa de l’échanger contre des armes ; on ne sait pas si le marché eut lieu.

1667 : Le fondeur Klely, de Fribourg, refond une cloche au poids de 1’685 livres; l’ancienne pesait 2’741 livres.

1698 : Les frères Damey, de Morteau, coulèrent sur la place de Moudon une cloche du poids de 2’889 livres ; c’était la troisième avant 1870, et les mêmes firent encore, en 1699, la grande cloche au poids de 6,542 livres, l’ancienne pesait 7,266 livres.

L’historique de la grande cloche de la Collégiale diffère passablement entre le « Dictionnaire » de Deillon (ci-dessus) et ce qu’on peut lire dans l’ouvrage « Les monuments d’art et d’histoire de la Suisse – La ville d’Estavayer-le-Lac » (Société d’Histoire de l’Art en Suisse, 2020) par Daniel de Raemy. Ce dernier, qui s’appuie sur les comptes détaillés du gouverneur d’Estavayer, nous indique que cette cloche est citée pour la première fois en 1425. Elle est ensuite refondue en 1444 par Jean de Villars et Pierre Follare de Fribourg ; en 1458 par Jean Vacquerons de Champlitte (France, Haute-Saône) ; en 1481 et 1491 par Guillaume Fribor-dit-Mercier de Genève ; et en 1699 par les frères Jean et Blaise Damey de Morteau. Fort de ces archives, Daniel de Raemy suggère que la cloche en sol4, coulée entre la fin du XVe et le début du XVIe siècle, se trouve être la cloche dite « des Heures » que maître Vauterin de Fribourg a coulée en 1505. Ce Vauterin ne serait autre que Nicolas Watterin, à qui le campanologue bernois Matthias Walter attribue la magnifique « Clémence » de la cathédrale de Lausanne (cloche 2, note do3, année 1518).

De 1871 à 1873, François-Joseph Bournez cadet de Morteau réalise une nouvelle sonnerie sur un accord majeur de LA2. Seules les trois plus petites cloches de l’ancien ensemble sont conservées. Installation par Basile Renevey, horloger local, d’une horloge mécanique de chez Prêtre à Rosureux. Il est à signaler que ce Renevey a été le représentant de la maison Bournez dans le canton de Fribourg avant de collaborer étroitement avec Charles Arnoux quand ce dernier est venu s’établir comme fondeur indépendant à Estavayer-le-Lac.

La confection de cette nouvelle sonnerie ne fut pas aisée. Mal accordées, les cloches 3, 4 et 5 doivent être refaites. Quelques mois après son installation, le tourillon du bourdon cède, la cloche chute et doit être coulée à nouveau. Plus grande que la précédente, elle nécessite l’agrandissement de l’oculus dans la voûte. Au moment de sa montée dans la tour, on constate qu’une main criminelle a cisaillé la corde ! Le drame est évité de justesse. Ces multiples manquements irritent autorités staviacoises : « Il importe nécessairement à notre administration communale d’en finir une bonne fois avec un ouvrage qui nous a donné ainsi qu’à vous tant de déboires et de mécomptes » peut-on lire dans une lettre au fondeur. Il faudra attendre 1875 pour que la sonnerie et son équipement reçoivent l’aval du commanditaire.

1945 : La sonnerie à la volée est motorisée. Jusque là, le bourdon avait besoin de cinq sonneurs pour sa mise en branle !

1997 : Fêlée, la cloche no2 (do#3) est refaite chez Paccard à Sévrier. Trois cloches neuves sont ajoutées : fa#3 et si3 à la volée et au carillon, mi4 au carillon (le mi4 à la volée de 1872 est en effet plus proche du fa4). Un automate est installé pour gérer les volées et le carillon électrique. Le projet est orchestré par Philippe Martin, expert local, membre de la Guilde des Carillonneurs et Campanologues suisses. Les nouvelles cloches et le mécanisme du carillon électrique sont installés par la maison Mecatal de Broc. L’ensemble est officiellement inauguré à la Toussaint.

Aurait-il fallu tenter de réparer la cloche no2, fêlée, plutôt que de la refondre ? Des défenseurs du patrimoine, dont le campanologue Claude Graber, ont tenté de sauver la blessée, sans succès. C’est vrai que nous étions jusque là en présence de la plus grosse sonnerie complète réalisée par un fondeur franc-comtois en terre suisse. Le 12 mai 1997, le Conseil paroissial décide à l’unanimité que le métal de l’ancienne cloche sera utilisé pour donner vie à la nouvelle cloche, comme le plaidait Philippe Paccard, directeur de la fonderie chargée de ce travail. La cloche sera refondue à l’identique, à savoir que ses ornements et inscriptions seront reproduits par moulage. Seul sera ajouté le nom du nouveau fondeur. La cloche fêlée est descendue l’après-midi du 24 juin sous un ciel déchiré par les éclairs. La foudre s’abat même sur le clocher, heureusement muni d’un bon paratonnerre. C’est un peu comme si la vénérable trépassée avait choisi de faire ses adieux avec fracas ! Le 25 septembre, sous un soleil radieux, une délégation staviacoise prend la route de Sévrier pour assister à la coulée d’une nouvelle cloche dédiée à saints-Pierre-et-Paul. La sérénité est revenue.

L'horloge mécanique, en service de 1872 à 1945. Son cadran de contrôle porte la signature du fabricant, la maison Prête à Rosureux, et aussi de son installateur, l'horloger local Basile Renevey.

Nana, la dernière sonneuse

Dans la publication « Les Cloches de Saint-Laurent » datée 1997, Gérard Périsset, secrétaire de paroisse, rendait hommage à Anna Bovet, dite « Nana », la dernière sonneuse de cloches de la Collégiale.

Quel gamin staviacois des années antérieures à l’électrification de la sonnerie, en 1945, n’a-t-il pas gravi un jour ou l’autre les rudes escaliers de la tour St-Laurent aux côtés d’Anna Bovet, la dernière «sonneuse» de la collégiale? Une figure légendaire que cette brave «Nana» partageant son existence toute de modestie, de courage et de labeur entre sa blanchisserie située au No 5 de la place St-Claude et les étages du clocher qu’elle n’en finissait pas de grimper quotidiennement, jour et nuit, été comme hiver, le béret sur l’oreille, la lèvre pendante et l’écharpe autour du cou. Fille unique de Louis, dit «Nounou», décédé en octobre 1939, «Nana» avait une cousine, Fonzine Krähenbühl, qui la relevait parfois pour quelques angélus. Les gosses appréciaient moins Fonzine» que Nana. « Touche rien à rien » leur criait-elle d’une voix perçante. Originaire d’Estavayer-le-Lac, la famille Bovet rassemblait de nombreux membres liés par une parenté plus ou moins proche. Les Staviacois connaissaient certains d’entre eux par leur sobriquet. « Nana », « Nounou », « Tintin », « Toto », « Cuèta » et « Danda » composaient en effet la litanie des surnoms que le carillonneur de service les jours de fête, raconte M. André Bovet, dit Sidi, débitait au rythme avec lequel il actionnait un système de corde et de ressort reliant les battants des deux cloches. Un spectacle!

Une affaire de famille – La sonnerie de la collégiale représenta en effet, pour la famille Bovet, la chasse gardée de plusieurs générations. Ainsi en fut-il du père de « Nana », Louis, dit « Nounou », qui avait repris la fonction de son père en 1899. Lui-même avait succédé à sa mère. «Nounou», expliquait en 1959 « Nana » dans une interview parue dans « Le Républicain », ne descendait quasiment jamais du clocher, du moins les dernières années de sa vie… C’est donc elle qui, chaque jour, lui apportait repas et bidon d’eau. Le personnage dormit durant quarante ans dans une chambre au mobilier plutôt rustique qui, malheureusement, finit par disparaître: un lit, une étagère, une table et une chaise, le jeu du char qui se repliait contre le mur, sans oublier un fourneau que la commune et la paroisse réunies alimentaient chaque hiver de 200 fagots. Les sanitaires n’existaient pas. Les tuiles de la collégiale, du côté de l’ancien Crédit agricole et industriel de la Broye, en savaient quelque chose… On imagine, durant les mois d’hiver, la fraîcheur de la chambre sise à mi-hauteur de la tour battue par les vents. « Nounou » vécut du reste sur le déclin de son existence un véritable martyre. Perclu de rhumatismes, il demeura fidèle à son poste jusqu’au bout. « Nana » se souvenait l’avoir vu, quelques jours avant sa mort, escalader à genoux les dernières marches du clocher. Elle évoquait aussi le pénible travail de sa mère qui, avant l’installation d’une horloge plus évoluée que la précédente, avait pour mission de « rabattre » les heures, autrement dit les signaler en les frappant à la main. La brave femme refusa toujours de « taper » 1h. en prétextant qu’un si petit geste ne valait pas l’effort. «Mais ce que j’ai fait n’est rien par rapport à ce que ma maman a souffert» disait-elle avec émotion en rappelant qu’à la responsabilité des cloches attribuée autrefois au sonneur s’ajoutait celle de guet. C’est à lui, ou à elle, qu’on faisait appel pour sonner le tocsin. Une cordelette munie d’une poignée, accrochée à un mur d’angle de la collégiale et reliée à une clochette installée dans la chambre du sonneur, avait tôt fait d’extraire le veilleur de sa couette et de le placer en face de ses responsabilités.

Des journées bien remplies – « Nana » assuma donc son mandat jusqu’à l’électrification des cloches, à la sortie de la guerre. Son programme journalier ne variait guère. Le matin, la première cloche tintait à 6 h., puis 6 h. 15, 6 h. 30, 7 h. 30, 7 h. 45 et 8 h. Le répit s’étendait jusqu’à l’angélus de midi puis à celui du soir. Le repos n’était permis qu’après le couvre-feu, sur le coup de 22 h. Aux sonneries habituelles s’ajoutaient, le dimanche, celles des vêpres, voire des complies. « Nana » s’assurait parfois les services de quelques jeunes, ne fût-ce que pour mettre en branle la grande cloche qui exigeait pas moins de quatre hommes aux pédales et d’un cinquième à la corde enserrant le joug. Les cloches No 2 et 3 étaient actionnées par deux pédales chacune alors que les plus petites n’avaient besoin que d’une corde au bout de laquelle les gosses s’assuraient de prodigieuses envolées. Des gosses que l’on retrouvait sur la place de l’Eglise, à l’aube du Samedi-Saint, pour se ruer sur les caramels que les cloches, de retour de Rome, lançaient à la volée. Les initiés devinaient, à l’abri de la balustrade du chemin de ronde, la brave «Nana» jetant à pleines poignées les friandises signifiant la fin du carême. L’électrification sonna le glas d’une activité séculaire. Le 21 décembre 1961, la cloche de l’agonie annonçait le départ de la dernière « sonneuse » de la collégiale pour un monde qui ne connaît ni la pauvreté ni la solitude, ni le froid ni l’indifférence. Nul doute que les cloches du Paradis auront accueilli leur servante terrestre par le plus beau des carillons. « Nana » le méritait bien.


Un franc-comtois aux commandes de la dernière fonderie de Suisse romande

Depuis des siècles, des liens étroits unissent le canton de Fribourg aux fondeurs de cloches franc-comtois. Nous l’avons vu dans de la chronologie de la sonnerie de la Collégiale, parmi les multiples refontes du bourdon, il y a celle effectuée par les frères Jean et Blaise Damey vers 1697. Ces fondeurs originaires de Montlebon reçoivent la bourgeoisie d’Estavayer en 1698. On retrouve également leur signature sur deux des quatre cloches de l’église paroissiale de Saint-Aubin, datées de 1698. Les descendants de Jean et Blaise continuent de s’illustrer dans le canton de Fribourg : Jean-Claude réalise la petite cloche de l’église paroissiale de La Roche en 1722, Jean-Antoine et Alexis coulent la cloche no4 de l’église paroissiale de Remaufens en 1768. Ces cloches sont toujours existantes.

De 1738 à 1786, c’est un autre franc-comtois qui travaille d’arrache-pied pour le canton de Fribourg : Antoine Livremont. Près d’une trentaine cloches ornées de son cartouche sont recensées aujourd’hui dans la région. Parmi ces rescapées se trouve la plus petite des cloches à la volée de la collégiale d’Estavayer. Au cours de ses recherches effectuées dans les années 1980, Philippe Martin apprend qu’Antoine Livremont a compté comme beau-frère un certain Pierre Berset, d’Estavayer, à qui il a enseigné l’art de la fonte de cloches. Ce Berset a réalisé par la suite un certain nombre de petites cloches dans le canton de Fribourg (couvent des Dominicaines d’Estavayer, chapelle de Morrens) mais aussi dans le canton de Vaud (temples de Correvon, Cuarny et Chapelle-s/Moudon, toujours existantes ; clocheton communal de Boulens, cloche détruite dans un incendie en 2019).

Au XIXe siècle, c’est au tour de la dynastie Bournez de partir à l’assaut des clochers fribourgeois. François-Joseph aîné, obligé de quitter Morteau suite à une sombre affaire de meurtre, s’établit un temps à Domdidier. C’est durant cette période qu’il coule sa plus grande cloche pour la région : le do#3 de l’église réformée alémanique de Morat, daté de 1803. A sa mort en 1825, c’est son fils Généreux-Constant, qui lui succède. Ce dernier ne se contente pas de couler des cloches en son nom. Il exporte aussi son savoir-faire et son équipe, comme nous l’apprend la revue « Le patrimoine campanaire fribourgeois » (éd. Pro Fribourg, 2012). C’est ainsi que Bournez envoie son contremaître Constant Arnoux couler trois cloches pour Lentigny en 1840. En 1858, il dépêche son bras droit à Gruyères pour refondre la sonnerie de l’église Saint-Théodule, tout juste détruite par un incendie.

Constant Arnoux s’établit à Gruyères durant quatre ans avec son fils Charles, âgé tout juste de 15 ans, et lui apprend le métier. Les cloches coulées à partir de 1861 portent d’ailleurs la signature du père et du fils. Une fois sa formation achevée (il travaillera un temps pour un autre franc-comtois, François Humbert) Charles Arnoux devient à son tour contremaître pour la maison Bournez. C’est tout naturellement lui qui est envoyé à Estavayer-le-Lac par François-Joseph Bournez cadet pour couler la sonnerie de la Collégiale au nom de son patron. Le travail effectué, Charles choisit de rester dans la cité staviacoise. Il y travaillera jusqu’à sa mort survenue en 1925 (il avait 82 ans). Charles Arnoux fut ainsi le dernier fondeur de cloches monumentales établi en Suisse romande.


"La Liberté" du 4 janvier 1985 relatait le minutieux travail de recherche de Philippe Martin au sujet du patrimoine campanaire d'Estavayer-le-Lac (cliquer pour agrandir)

Quasimodo remercie

Le Conseil de la paroisse Saint-Laurent d’Estavayer-le-Lac : Marie-Christine Mota, secrétaire, et son gendre Damien Perez. Merci pour le chaleureux accueil !

Antoine Cordoba, carillonneur à l’abbaye de Saint-Maurice et conseiller campanaire ; Allan Picelli, membre de la GCCS et blogueur. Merci pour votre aide indispensable et pour les moments d’amitié !

Matthias Walter, expert-campanologue à Berne. Merci pour les précieuses indications !

A toi, Maman, qui aimais tant te recueillir en cette belle Collégiale et qui m’as toujours soutenu dans ma passion pour les cloches.

Cloches – Prez-vers-Noréaz (CH-FR) église Saint-Jean-Baptiste

Le bourdon pesait 4’500 kg, il pèse aujourd’hui plus de 5’000 kg

-Cloche 1 « Le bourdon de la paroisse » note lab2, poids 5’087 kg, coulée en 1925 par Ruetschi à Aarau.
-Cloche 2 « Espérance » note do3, poids 2’374 kg, coulée en 1873 par Gustave Treboux à Vevey.

-Cloche 3 « saint Laurent » note mib3, poids environ 1’100 kg, coulée en 1815 par Pierre Dreffet et Marc Treboux de Vevey.
-Cloche 4 « Union » note lab3, poids 738 kg (avant accordage), coulée en 1873 par Gustave Treboux à Vevey.
-Cloche 5 « Concorde » note do4, poids 250kg, coulée en 1873 par Gustave Treboux à Vevey.
[Cloche de l’Agonie, note lab4, poids environ 75 kg, coulée en 1961 par Ruetschi à Aarau.]

Mes premiers souvenirs de l’église de Prez-vers-Noréaz remontent à l’enfance. J’étais en voiture avec mes parents et – distinguant la Cloche de l’Agonie dans son lanternon – je me disais naïvement « bizarre d’avoir construit un si grand clocher pour y mettre une cloche aussi minuscule ». Ah les enfants ! Tantôt ils voient tout en grand, tantôt leur vision du monde ne dépasse pas le bout de leur petit nez. Quelques décennies plus tard – cette fois au volant de ma voiture – je repasse devant l’église de Prez et j’entends sonner la messe. Saisi dans un premier temps par cette magnificence sonore, je  repense avec amusement à mes délires enfantins. Je viens de comprendre que le massif clocher a été édifié pour cacher autre chose qu’une clochette de quelques dizaines de kilos…

Comme à chaque fois qu’il s’agit de clochers fribourgeois, vous me verrez citer l’excellent Dictionnaire historique et statistique du Père Apollinaire Deillon, dont la rédaction a été lancée en 1884 et qui s’est achevée en 1903 sous la plume de l’abbé François Porchel. Je vais avoir aussi l’immense plaisir de citer pour cet article M. Jean-Marie Barras, ancien directeur de l’Ecole normale de Fribourg. Ce passionné d’histoire locale a créé un remarquable site internet regorgeant de documents d’archives et truffé d’anecdotes plus passionnantes les unes que les autres.

La paroisse de Prez-vers-Noréaz était autrefois bien plus étendue, puisqu’elle englobait les villages de Corserey, Noréaz, Seedorf, Ponthaux et Nierlet-les-Bois. Attestée officiellement depuis le XIe siècle, son origine pourrait être plus ancienne. On peut lire chez Deillon : Lorsque les évêques résidaient à Avenches, dans les Ve et VIe siècles, il n’y avait pas apparemment de prêtre à domicile fixe; des missionnaires se rendaient d’une localité à l’autre pour annoncer l’Evangile, la bonne nouvelle : c’est alors, et à mesure que le christianisme se développait, que des églises furent construites et des paroisses érigées (…) La paroisse de Prez (…) doit trouver son origine dans cette époque reculée.

La première église de Prez-vers-Noréaz ne possédait pas de clocher. C’est seulement en 1591 qu’un beffroi fut édifié. Des fouilles sommaires menées en 1988 à l’occasion du renouvellement du chauffage ont permis de comprendre que l’édifice précédent se situait pour sa plus grande partie à l’emplacement du chœur actuel. Ces fouilles ont mis au jour trois phases de construction : une première au XIIIe ou XIVe siècle, une seconde au XVIe ou XVIIe siècle, une troisième au XVIIe. Cette église fut abattue en 1831 pour laisser la place au magnifique sanctuaire néoclassique dédié à saint Jean-Baptiste que nous connaissons.

La construction de l’église de Prez-vers-Noréaz débute en 1831. Mgr Yenni procède à sa consécration le 2 août 1835. Le nom de l’architecte ne nous est malheureusement pas parvenu. On aurait volontiers attribué les plans à Charles de Castella, cet autodidacte de génie  à qui on doit la reconstruction de plusieurs édifices de Bulle (dont l’église) après l’incendie de 1805. Or Castella est décédé en 1823. L’église Prez ne possède au départ que peu d’ornements. Il faudra attendre 1870 et la nomination du curé-doyen Louis Genoud pour voir arriver vitraux, peintures, statues, orgue, cloches et horloge. Si la restauration de 1958 est considérée comme plutôt réussie, on ne peut que déplorer la disparition de la peinture de la voûte, œuvre de Carlo Cocchi.

On ne sait pas grand chose de l’ancienne sonnerie de Prez-vers-Noréaz.  Toujours chez Deillon, on peut lire : « Le jour de la Saint-Georges 1591, l’abbé d’Hauterive, D. Gribolet, a béni la grande cloche de Prez. M. le chevalier Josse Fégely et dame Luzos, femme de Nicolas Reyff, seigneur de Cottens et coseigneur de Prez, furent parrain et marraine ; ils donnèrent à la cloche le nom Isabelle. Elle fut coulée à Fribourg et elle a coûté 400 florins et 10 écus. Le poids ne devait pas dépasser 600 livres, vu le prix. « 

Jean-Marie Barras raconte : « La décision de changer les cloches a été prise par l’assemblée paroissiale du 6 juillet 1873, sur proposition du curé Genoud, les cloches actuelles n’étant pas assez grandes vu la grandeur de la paroisse et de l’église. La délégation qui s’est rendue auprès du fondeur de cloches Tréboux, à Vevey, était formée du curé, du Capitaine Isidore Berger et de Pierre Sauterel, président de paroisse. Le paiement des cloches ne s’est pas réalisé sans difficultés, vu l’état précaire des finances paroissiales : levée d’un impôt, souscription, emprunt, autant de sujets qui ont rendu très animées certaines assemblées. » Ceci est confirmé par cet entrefilet dans le Journal de Vevey du 8 novembre 1873.

La sonnerie que nous connaissons aujourd’hui n’est pas tout à fait la même que celle qui fut installée par la maison Treboux en 1873. En parcourant les mémoires d’Auguste Thybaud, on apprend que l’infatigable accordeur de cloches vaudois fut appelé pour donner son avis sur l’harmonie de  l’ensemble monumental de Prez-vers-Noréaz. Il est intéressant de savoir que la paroisse avait signé une convention avec la fonderie pour recevoir quatre cloches donnant les notes la2, do#3, la3 et do#4. Le but étant que ces  cloches neuves s’accordent avec la cloche en mi3 coulée en 1815. Or les cloches sorties du creuset sonnaient en lab2, do3, sol3 et do4.

Thybaud raconte dans La Tribune de Genève du 19 mars 1899 : « J’eus l’idée, pendant l’expertise, de faire sonner toutes les cloches sauf le bourdon en la bémol. Ces quatre cloches, do, mi, sol et do,  produisaient un ensemble musical fort beau (…) mais lorsqu’à ces 4 cloches (…) je faisais ajouter le bourdon la bémol, la sonnerie devenait affreuse. » Plutôt que de redescendre du clocher et d’accorder le bourdon, ce qui aurait compliqué et surtout coûteux, ce sont les cloches nos 3 (mi3) et 4 (sol3) qui prirent le chemin des Ateliers mécaniques de Vevey. La cloche 3 revint avec sa note abaissée d’un demi-ton après avoir subi un alésage. A l’inverse, la voix de la cloche 4 monta du sol3 au lab3 après avoir été raccourcie au niveau de sa pince.

Nouvelle déconvenue cinq décennies plus tard, comme le relate Jean-Marie Barras : « En séance de Conseil paroissial du 19 octobre 1924, Gaston Huguet attire l’attention de ses collègues sur le son de la grosse cloche, qui s’est détérioré. La cause est rapidement décelée: elle est fêlée. On se renseigne jusqu’à la direction du Technicum sur les possibilités de réparation sur place. C’est impossible. En mars 1925, l’assemblée paroissiale décide de la remplacer. Une souscription est lancée. L’ancienne cloche est refondue à Aarau. La nouvelle, avec ses 5087 kg, est encore plus lourde. » Le nouveau bourdon est béni le 14 mars 1926 à 14h30 par Mgr Gumy, en remplacement de Mgr Besson, en déplacement à Rome.

Le bourdon de Prez se classe au troisième rang du canton de Fribourg par ordre de poids après le grand bourdon de la cathédrale Saint-Nicolas (note sol2, environ 7’000 kg) et celui de la collégiale Notre-Dame de l’Assomption de Romont (note sib2, environ 5’800 kg).

Si Ruetschi a réalisé pour Prez-vers-Noréaz un bourdon magnifique, tant sur le plan sonore que visuel, on peut regretter la disparition de son prédécesseur. Il s’agissait en effet de la plus grosse cloche jamais sortie de la fonderie de Vevey, toutes générations confondues. Les archives deci delà le mentionnaient à 91 quintaux (Deillon) 4’533 kg (Thybaud) et 4’650 kg (Feuille d’Avis de Vevey du 18 juin 1888). La plus grosse cloche Treboux encore existante est le bourdon de Promasens, donné à 3’645 kg.

La sonnerie monumentale de Prez-vers-Noréaz fut motorisée un beau jour de 1953 par la maison Bochud de Bulle. La Liberté du 30 septembre a tenu à rendre hommage aux vaillants sonneurs.

La cloche de l’Agonie actuelle (toujours manuelle) n’est arrivée qu’en 1961, la cloche précédente ayant été mise hors d’état par la foudre. Ironie du sort : cette cloche était aussi employée jadis pour éloigner les orages ! Coulée par Ruetschi d’Aarau, la nouvelle cloche porte les effigies de saint Joseph, saint Jean-Baptiste et sainte Agathe. Sa marraine est Jeanne Rosset de Prez, son parrain Hubert Berger de Noréaz (La Liberté du 3 août 1961). Sa prédécesseure était-elle la fameuse cloche de 1591 mentionnée par Deillon ? Le poids évoqué de 600 livres serait dans ce cas quelque peu exagéré, même si la cloche actuelle, avec ses 75 kg, parait quelque peu sous-dimensionnée dans son lanternon.

Quelques informations bonus

Le bourdon arbore les inscriptions suivantes : PAR DECISION UNANIME DE L’ASSEMBLEE DE PAROISSE DE PREZ-VERS-NOREAZ, CETTE CLOCHE A ETE FONDUE POUR REMPLACER CELLE QUE TREBOUX A VEVEY A FAITE EN 1873 ET QUI A ETE FELEE EN 1924 // JE SUIS LE BOURDON DE LA PAROISSE, JE DONNE LE LA BEMOL  GRAVE ET JE PESE 5087 KG // PLEBEM VOCO, LAUDO DEUM VERUM, DEFUNCTOS PLORO, FESTA DECORO. VOX MEA CUNSTORUM TERROR SIT DAEMONIORUM. Le parrain est Jules Guisolan, la marraine est Justine Gerret. Les effigies saintes sont celles de saint Jacques (orthographié « Jaques ») saint Jean-Baptiste, saint Laurent, saint Joseph et la Crucifixion. On trouve aussi les armoiries des communes de Prez et de Noréaz. Le col arbore une très belle frise d’angelots de style art déco.

Sur la cloche no2, nommée Espérance, on trouve les effigies de saint Nicolas de Flüe et saint Pierre Canisius. Son parrain est Jean-Nicolas Rothey et sa marraine Marie Berger née Cosandey.

Sur la cloche no3 apparaissent les noms du seigneur de Seedorf, de Monsieur Joye de Prez et de Madame Marguerite Dafflon.

Sur la cloche 4 : son parrain est Jacques, fils de Jean-Joseph Berger ; sa marraine est Marie Monney née Python.


Quasimodo remercie
La paroisse de Prez-vers-Noréaz : Michèle et Michel Menoud.
Mes amis Antoine Cordoba, carillonneur à l’abbaye de Saint-Maurice ; Allan Picelli, sacristain à Maîche ; Dominique Fatton, responsable technique des clochers de Val-de-Travers.

Sources (autres que mentionnées)
Le patrimoine campanaire fribourgeois, éditions Pro Fribourg, 2012

Cloches – Sorens (CH-FR) église Saint-Michel

La paroisse voulait un fondeur catholique

-Cloche 1, ré 3 -3/16, dédiée à sainte Thérèse, diamètre 145 cm, poids environ 1’730 kg, coulée en 1934 par la fonderie de Staad.
-Cloche 2, sol 3 +8/16, dédiée à saint Michel, diamètre 108 cm, poids environ 650 kg, coulée en 1934 par la fonderie de Staad.
-Cloche 3, la 3 +2/16, dédiée à saint Joseph, diamètre 96 cm, poids environ 510 kg, coulée en 1934 par la fonderie de Staad.
-Cloche 4 : si 3 +2/16, dédiée à saint Pierre, diamètre 86 cm, poids environ 360 kg, coulée en 1934 par la fonderie de Staad.
-Cloche 5 : do#4 +6/16, cloche de l’Agonie, diamètre 64 cm, poids environ 150 kg, coulée en 1652 par Hans Christoffel Klely et Frantz Bartolome Reiff.

Sorens, un village qui remonte à une haute antiquité – Le Gibloux est une montagne haute de 1’204 mètres, bien connue des Fribourgeois pour ses nombreux sentiers de randonnée, mais aussi et surtout pour sa tour émettrice. Haute de 118 mètres, cette impressionnante structure de béton et d’acier permet à une bonne partie du Plateau suisse de recevoir – en FM et en numérique – les programmes radio du service public ainsi que de Radio Fribourg. C’est avec la délicieuse sensation de conjuguer mes deux plus grandes passions (radio et art campanaire) que je me suis rendu à Sorens, commune sur le territoire de laquelle se dresse la fameuse antenne. Comme on peut l’apprendre son site internet, l’histoire du village remonte à une haute antiquité. Pendant que les Romains séjournaient dans la plaine, cette contrée était probablement habitée par une population patriarcale, mais peu nombreuse, qui vivait paisiblement du produit de ses troupeaux. Plus tard, Sorens fut compris dans la Seigneurie de Vuippens et de Marsens. Les demeures paysannes s’y érigent en amphithéâtre, jalouses, semble-t-il d’avoir chacune leur place au soleil, décrit avec poésie Clément Fontaine dans « Nos villages gruériens ».

Une ancienne église trop petite – C’est à l’occasion de l’installation du curé de Vuippens, le 14 avril 1463, qu’il est fait mention pour la première fois d’une chapelle à Sorens. Si on ignore où se dressait ce petit édifice, on sait qu’une nouvelle chapelle, dédiée à saint Bernard de Menthon, est construite sur les hauts du village en 1686. Cette chapelle devient église paroissiale en 1861 quand Sorens se sépare de Vuippens pour devenir paroisse indépendante. Le 30 octobre, Mgr Marilley procède à la consécration du sanctuaire agrandi pour l’occasion. Malgré ces transformations, l’église est exiguë. On peut en effet lire dans le Dictionnaire historique et statistique des paroisses catholiques du canton de Fribourg, paru en 1902 : L’église de Sorens est aujourd’hui propre, bien tenue ; mais humide et trop petite ; la paroisse sera obligée, dans peu de temps, de la rebâtir.

Une nouvelle église décorée par les meilleurs artistes – L’actuelle église Saint-Michel de Sorens fut consacrée le 8 octobre 1935 par Mgr Marius Besson. Les plans de cet imposant édifice sont de Fernand Dumas, architecte fribourgeois bien connu dans toute la Romandie. Qu’on l’adore ou qu’on la déteste, l’œuvre de Fernand Dumas ne laisse personne indifférent. J’avoue humblement ne pas être un adepte de ces grandes façades agressives (je pense surtout à Orsonnens) qui ont trop souvent remplacé d’humbles petites églises villageoises qui – à mon avis – se fondaient beaucoup mieux dans nos campagnes. Ma préférence ira sans doute toujours aux vénérables édifices médiévaux et baroques ainsi qu’aux façades exubérantes de la Belle-Epoque. Il n’empêche qu’avec le temps, j’ai appris à apprécier les réalisations des artistes dont Dumas, pourfendeur de l’historicisme, a su s’entourer. Je tiens à remercier l’excellent Jean-Marie Barras, pédagogue et historien, qui au fil de nos échanges, a su m’ouvrir les yeux sur qualité de la décoration des édifices où a œuvré le Groupe de Saint-Luc. Comme l’explique M. Barras sur son site, à chaque église de Dumas son matériau dominant : Le verre à Mézières, la céramique à Bussy, le bois à Sorens. Remarquable est surtout le grand retable dans le chœur. Willy Jordan a utilisé pas moins de 30 essences forestières différentes pour réaliser la grande effigie marquetée de saint Michel, patron de l’église. Ont également œuvré à la réalisation de la décoration intérieure :  Emilio Beretta pour le chemin de croix en bois, François Baud pour les sept reliefs du portail, Jacqueline Esseiva pour le plafond et la base de l’autel, Elisabeth Pattay-Python pour la Madone effilée, Marcel Feuillat pour le tabernacle doré et enfin Alexandre Cingria, chef de file du Groupe de Saint-Luc, pour les vitraux.

Quatre cloches saint-galloises pour une cloche fribourgeoise – Les quatre nouvelles cloches furent bénies le 19 novembre 1934 par M. le chanoine Louis Waeber, vicaire général, en l’absence de Mgr Besson, retenu par des confirmations. Elles sont l’œuvre la fonderie de Staad (CH-SG) dirigée alors par Fritz Hamm. La nouvelle sonnerie forme un motif Westminster d’une justesse relative (ré-3/16, sol+8/16, la+2/16, si+2/16). Chacune des cloches porte l’effigie du saint auquel elle est dédiée : sainte Thérèse (cloche 1) saint Michel (2) saint Joseph (3) et saint Pierre (4). Une des deux cloches de l’ancienne église a été conservée. Coulée en 1652 par Hans Christoffel Klely et Frantz Bartolome Reiff, cette jolie petite cloche possède des décors baroques très soignés. Les inscriptions latines sur le col sont courantes sur les cloches de cette époque : DEFVNCTOS PLANGO FESTA COLO ET FVLMINA FRANGO. On peut aussi lire le nom d’un édile local : ROVLE ROPRA GOVVERNEVR. La cloche présente plusieurs effigies saintes : saint Michel, la Vierge à l’Enfant et le Christ en Croix. Signalons enfin le magnifique cartouche regroupant  les blasons des deux fondeurs : le canon et le trèfle des Klely et les trois cercles emboîtés de la famille Reyff.

La paroisse voulait une fonderie catholique – Dans les années 1930, deux fonderies suisses se disputaient les faveurs des paroisses : Ruetschi d’Aarau et la fonderie de Staad dans le canton de Saint-Gall. Chacune de ces maisons avait ses arguments de vente. Dans la capitale argovienne, on se targuait de maîtriser un savoir-faire remontant au XIV siècle et d’être la seule fonderie 100% suisse. La concurrence saint-galloise, elle, se vantait d’avoir repris les profils d’Ulrich d’Appolda, la fonderie allemande qui a coulé le bourdon de la cathédrale de Cologne, à l’époque la plus grosse cloche fonctionnelle du monde. On pouvait aussi lire dans le journal local La Liberté du 21 novembre 1934 : Les quatre cloches sortent de la fabrique de cloches de Staad près Rorscharch (Saint-Gall) la seule maison catholique de ce genre en Suisse. Ce même argument confessionnel fut repris quelques années plus tard par la fonderie Eschmann, qui réalisa un grand nombre de sonneries catholiques, tout spécialement en Suisse orientale.

Moins de 70 ans d’activité pour la fonderie de Staad – J. Egger Staad St Gallen, W. Egger Staad St Gallen, F. Hamm Staad St Gallen, ou encore Glockengiesserein Staad… rarement fonderie a autant changé de raison sociale en 70 ans ! Tout commence en 1873 avec la coulée d’un bourdon de 3’800 kg pour la paroisse de Flums dans un atelier établi par Jakob Egger à Buriet (SG). Le fondeur a hélas mal choisi son emplacement : la terre trop meuble s’affaisse sous le poids du moule et le bronze en fusion se répand dans l’atelier. Direction les falaises de Staad, un terrain bien plus propice aux activités de fonderie d’Egger, qui exercera son art jusqu’à son décès en 1921. Son fils Wilhelm lui succède durant cinq ans seulement : il meurt prématurément en 1926. Fritz Hamm d’Augsbourg rachète l’entreprise en 1927 et en fait une société anonyme en 1934. La fonderie de Staad ferme ses portes en 1940, deux ans après avoir coulé sa plus grosse sonnerie : les cinq cloches monumentales de l’église catholique de Berneck, d’un poids total de 17’500 kg (le bourdon en fa2 pèse à lui seul 8’759 kg). Les locaux historiques de la fonderie sont occupés aujourd’hui par l’entreprise Graf spécialisée dans la fabrication de courroies industrielles. Les profils développés par Hamm durant ses années d’activité à Staad seront repris par Emil Eschmann, actif de 1955 à 1970 à Rickenbach dans le canton de Thurgovie. Parmi les cloches fribourgeoises issues de la fonderie de Staad, on peut citer, outre Sorens : Cressier, Ependes et Domdidier.

Extraits du livret de présentation de la fonderie de Staad

Nouveaux battants, nouveau coq – Les cinq cloches viennent de recevoir des nouveaux battants à boule et à chasse courte en acier doux. Le clocher vient en outre de se voir couronné d’un nouveau coq, l’ancien volatile ayant été pris pour cible par des tireurs désœuvrés. Ces équipements ont été réalisés et installés par la maison Mecatal à Broc (CH-FR). L’ancien coq sera conservé et exposé. Les anciens battants (certains étaient d’origine) ont été laissés dans le clocher.

Quasimodo remercie chaleureusement
La paroisse de Sorens : Maurice Grandjean, président ; Maurice Ayer, conseiller technique.
Mecatal campaniste : Jean-Paul Schorderet, directeur.
-Mes amis Antoine Cordoba, carillonneur à l’abbaye de Saint-Maurice ; Anthony Cotting, membre de la GCCS ; Aurélien Surugues, membre de la GCCS ; Dominique Fatton, responsable technique des clochers de Val-de-Travers (CH-NE).

Sources (autres que mentionnées)
La fonderie de cloches Emil Eschmann à Rickenbach près de Wil, extrait de de la revue Campanae Helveticae no 20.
Archives de La Liberté, éditions du 21 novembre 1934 et du 10 octobre 1935.
https://www.sorens.ch/
https://www.nervo.ch/wp-content/uploads/2017/03/styles-architecture-religieuses.pdf
https://www.grafbelts.ch/
https://de.wikipedia.org/wiki/Glockengiesserei_Egger
https://de.wikipedia.org/wiki/Glockengie%C3%9Ferei_Fritz_Hamm
https://de.wikipedia.org/wiki/Glockengiesserei_Eschmann
https://de.wikipedia.org/wiki/Petersglocke
https://www.srf.ch/radio-srf-musikwelle/glocken-der-heimat/berneck-kirche-unserer-lieben-frau

Cloches – Belfaux (CH-FR) église Saint-Etienne

Grande rénovation pour l’église au crucifix miraculeux

-Cloche 1, note ré3 +2/16, diamètre 135cm, poids environ 1’500kg, coulée en 1616, signée CF, attribuée à un collaborateur d’Abraham Zender de Berne
-Cloche 2, note mi3 +-0/16, diamètre 117cm, poids 902kg, coulée en 1788 par Jacques-Nicolas Delesève à Fribourg
-Cloche 3, note fa#3 +1/16, diamètre 101cm, poids 558kg, coulée en 1788 par Jacques-Nicolas Delesève à Fribourg
-Cloche 4, note la#3 +2/16, diamètre 81cm, poids 328kg, coulée en 1846 par Roelly et fils à Fribourg
-Cloche 5 (Agonie) note mi4 +2/16, diamètre 63.5cm, poids 165kg, coulée vers 1483

Un crucifix objet de toutes les dévotions – C’est un profond sentiment de grandeur passée qui envahit le visiteur de l’église Saint-Etienne de Belfaux.  Si le lieu de pélerinage numéro un du canton de Fribourg est aujourd’hui Siviriez, suite à la canonisation récente de Marguerite Bays, Belfaux a été un temps le lieu vers lequel les pèlerins affluaient en nombre. On les voyait venir de la région, mais aussi des cantons voisins de Neuchâtel et de Vaud, et même de Franche-Comté, de Savoie et de la Forêt-Noire. Tous étaient animés du même  désir fervent : se recueillir devant le saint Crucifix. Vraisemblablement daté de la fin du XIIIe siècle, cet étonnant objet liturgique est sorti miraculeusement intact de l’incendie qui détruisit complètement l’église de Belfaux entre 1470 et 1474 (la date n’est pas mentionnée avec exactitude). Le crucifix du XIIIe siècle, qui jusqu’alors n’avait jamais vraiment attiré l’attention, est devenu un objet d’intense vénération. La nouvelle du miracle s’est répandue comme une traînée de poudre et les pèlerins ont commencé à affluer. Ils furent à tel point nombreux aux XVIIe et XVIIIe siècles que deux hôtels furent édifiés dans le village afin de les héberger. Parallèlement, il fallut mettre sur pied un service d’ordre, l’église et le cimetière étant souvent encombrés. La vente d’objets de piété par ce qu’on appellerait aujourd’hui des « vendeurs à la sauvette » se vit sévèrement encadrée. Au XVIIe siècle, Mgr de Montenach en arriva même à interdire un temps les processions dites « foraines ». Mgr Marilley supprima définitivement cette pratique au XIXe siècle.

L’église devait recevoir deux clochers – La paroisse de Belfaux est l’une des plus anciennes du canton. Plus ancienne même que la fondation de Fribourg en 1157. Les fouilles  menées vers 1980 dans l’actuel cimetière (lieu dit Pré-Saint-Maurice) démontrent que le village fut habité dès la plus haute antiquité. Ce site archéologique d’importance nationale a révélé des objets du Mésolithique (-8000 à -5000), un puits du premier Age de fer (-750 à -450) et une nécropole du second Age de fer (-450 à 0). L’ère chrétienne est également représentée par deux églises construites successivement entre le Ve et le XIe siècle. Le riche Dictionnaire Historique de Deillon nous offre le premier document écrit au sujet d’une église à Belfaux : le rapport de Georges de Saluces, dressé après la visite épiscopale de 1453. Le compte-rendu de l’évêque de Lausanne est sensiblement le même que pour toutes les églises de la région  : un édifice vétuste, obscur et peu soigné. Mgr de Saluces ordonna par exemple (…) de réparer les chandeliers de l’autel et les fenêtres de la nef et d’y placer des vitres, de peindre le crucifix (le fameux crucifix qui deviendra source de vénération, ndlr) de blanchir les murs intérieurs de l’église (…). C’est cette même église au confort plus que spartiate qui est la proie des flammes entre 1470 et 1474. Une nouvelle église, dédiée à saint Etienne, est consacrée en 1491. Le chœur sera remanié à deux reprises. Devenue vétuste, cette église est remplacée par l’actuel sanctuaire néoclassique, dont la construction débute en 1842. Si imposante que puisse être la façade, elle laisse un goût d’inachevé. Les plans de l’architecte Joseph-Fidel Leimbacher prévoyaient en effet – non pas un – mais deux clochers de part et d’autre de l’entrée. Le coût faramineux, de même que les événements de l’époque (Guerre du Sonderbund, arrivée au pouvoir des Radicaux) ont raison de ce projet trop ambitieux. L’architecte essaiera bien de donner un peu de grandeur à son église en la couronnant d’une flèche de 45 mètres. Mais le 5 décembre 1879, un ouragan décoiffe abruptement ce qui était alors l’un des plus hauts clochers du canton de Fribourg. Adolphe Fraisse reconstruit alors la nouvelle flèche moins haute de moitié. L’architecte cantonal dote également la tour d’un balcon-terrasse qui sera supprimé en 1952

Une cloche remisée au placard – Si riche que puisse être la documentation relative à l’église Saint-Etienne de Belfaux, les cloches ne sont hélas que peu mentionnées. Deillon signale la coulée le 25 juin 1431 d’une cloche de quatre quintaux par un certain Georges Thiebaul. Il s’agit de la refonte d’une cloche plus petite. Cette date de 1431 semble trop ancienne pour correspondre à la petite cloche gothique qui serait plutôt de 1483. La cloche du chœur est refaite en 1749. Dans l’ouvrage « Le saint Crucifx de Belfaux » (édité par la paroisse en 1986) il est mentionné qu’en 1952, une ancienne cloche inemployée (…) est offerte à la nouvelle église de Courtepin à la condition qu’elle soit sonnée et que Courtepin la garde. Il s’agit certainement de la même petite cloche baroque qui se trouve toujours à Courtepin, mais qui est tristement remisée dans un placard. Belfaux pourrait donc tout aussi bien la récupérer ! Deillon mentionne encore la coulée en 1788 de deux cloches (nos 2 et 3). Une grande travée vide au premier niveau de la chambre des cloches tend à faire croire qu’un bourdon était prévu. Il n’est malheureusement jamais arrivé. Si riche que puisse être la sonnerie de Belfaux sur le plan historique, elle est clairement sous-dimensionnée par rapport à l’importance de l’église et de son clocher.

Cloche no 1 – Elle porte comme seule signature les initiales CF entourant un petit cartouche où apparaissent une cloche et un canon. Matthias Walter, expert campanologue à Berne, remarque des similitudes (profil, décors) entre cette cloche de 1616 et les réalisations d’Abraham Zender, fondeur bernois actif à la même époque. Il faut savoir que du temps des saintiers, il pouvait arriver que plusieurs collaborateurs d’une même fonderie soient appelées en même temps pour différentes missions. Quand le maître n’était pas présent, ses subalternes apposaient parfois leur propre nom, comme ce fut le cas au XIXe siècle avec le franc-comtois Constant Arnoux envoyé en Suisse par son patron Généreux-Constant Bournez. Dans d’autres cas, l’employé ne gravait que ses initiales. Exemple avec la cloche no 3 de Châtel-Saint-Denis (1588) signée FB mais qui a toutes les caractéristiques d’une cloche de Franz Sermund, le fondeur bernois à qui on doit les bourdons de Romont et de la cathédrale de Lausanne. Il peut encore arriver que des cloches ne portent aucune signature. C’est le cas de l’ancienne cloche no 7 de Bulle (Pierre Dreffet, 1809 ou 1813) déposée sur le parvis.

Cloches nos 2 et 3 – Elles ont été coulées en 1788 par Jacques-Nicolas Delesève, originaire de Sallanches (F) et reçu bourgeois de Fribourg en 1737 en même temps que son père. Avec ses fils Jacques et Joseph-Jacques, Delesève n’a eu l’occasion de couler que peu de cloches. La concurrence féroce des fondeurs franc-comtois (Livremont, Bournez) et vaudois (Dreffet) a en effet mis à mal les affaires du fondeur officiel de Fribourg.  Malgré son monopole confirmé par l’Etat, Delesève ne bénéficie plus de l’aura de ses prédécesseurs. Pour subsister, il doit se contenter de fabriquer des pompes à incendie, des mortiers et autres chandeliers. Le Petit Conseil tranche en effet régulièrement en faveur des fondeurs étrangers quand leurs prix sont plus avantageux. Pour contourner le monopole, Dreffet de Vevey met au point un subterfuge diabolique : ses cloches pour Fribourg, il les signe Jean-Georges Paris de Bulle et son ouvrier Pierre Dreffet (cloches à Châtel-saint-Denis, Corbières et Charmey). On sait aujourd’hui que ce Jean-Gorges Paris n’a jamais été fondeur ! La stratégie des hommes de paille et des adresses fantômes ne date visiblement pas d’hier…

Cloche no 4 – Faite par Roelly père et fils (Louis et Louis-Alexis) en 1840, c’est la plus récente de la sonnerie, mais c’est aussi la moins réussie. Sans doute est-ce l’effet de la concurrence acharnée que j’évoquais à l’instant, mais on sent que les fondeurs fribourgeois sont à bout en cette moitié de XIXe siècle. Les décors des cloches que livrent les deux dernières générations sont maladroits, voire parfois complètement ratés. Dans certains cas, le timbre des cloches sorties de la fonderie de l’Oelberg est également bien en deçà des attentes. La cloche no4 de Belfaux aurait clairement dû donner le la pour s’accorder avec ses grandes soeurs. Son si bémol forme avec le mi de la cloche no 2 un triton déconcertant qui rend l’élaboration de mélodies carillonnées ardue.

Cloche no5 – De réalisation très soignée, cette petite cloche présente un remarquable ensemble de médaillons, mais ne porte ni date, ni signature. Toujours selon Matthias Walter, elle pourrait avoir été coulée en 1483 par le même fondeur que la petite cloche d’Arconciel et la grande cloche de la basilique Notre-Dame de Fribourg. Cloche de l’Agonie, elle sonne en solo pour annoncer les décès dans le village et elle joint sa voix à celle de ses sœurs pour le glas.

Des jougs en chêne préservés et rénovés – Lors de la motorisation de la sonnerie, les jougs des cloches nos 4 et 5 furent remplacés par des montures en acier. Ces vieux moutons de chêne n’ont heureusement pas été jetés, comme ce fut trop souvent le cas. Récupérés dans le clocher, ils ont été rénovés par l’entreprise Mecatal campaniste sous la supervision des Biens Culturels fribourgeois. Les moutons déposés ont également servi de modèle pour reconstituer les têtes de jougs des cloches 1, 2 et 3 qui avaient été « scalpés ». Ces grands travaux de réfection ont permis à la vénérable sonnerie de recevoir en 2019 de nouveaux battants et moteurs de volée. Il est intéressant de noter que durant ce chantier, les Belfagiens n’ont jamais cessé d’entendre leurs cloches : des haut-parleurs ont en effet diffusé des séquences enregistrées pendant les longs mois qu’ont duré les travaux. A l’heure du bouclage de cet article, l’église de Belfaux Saint-Etienne de Belfaux est toujours en réfection.

Quasimodo remercie chaleureusement :
La paroisse de Belfaux – Jean-Luc Mooser président, Eugénie Mantel vice-présidente
Antoine Vianin, architecte
Le Service des Biens culturels fribourgeois – Anne-Catherine Page
Mécatal campaniste – Jean-Paul Schorderet et Christelle Ruffieux
Mes amis Antoine Cordoba carillonneur à l’abbaye de Saint-Maurice – Allan Picelli sacristain à Maîche – Dominique Fatton responsable des clochers de Val-de-Travers.

Sources (autres que mentionnées)
« Le patrimoine campanaire fribourgeois » éditions Pro Fribourg 2012

Cloches – Gruyères (CH-FR) église Saint-Théodule

Gruyères, son fromage, son chocolat… et son carillon

-Cloche 1, dédiée à sainte Marie Immaculée, note sib2, diamètre 170 cm, poids environ 2’900 kg, coulée en 1888 par Charles Arnoux établi à Estavayer-le-Lac.
-Cloche 2, dédiée à saint Théodule, note do3, diamètre 147 cm, poids environ 1’900kg, coulée en 1861 par Constant Arnoux de Morteau et son fils Charles.
-Cloche 3, dédiée à saint Jean-Baptiste, note ré3, diamètre 131 cm, poids environ 1’300 kg, coulée en 1859 par Constant Arnoux de Morteau et son fils Charles.
-Cloche 4, dédiée à sainte Catherine, note mib3, diamètre 120 cm, poids environ 1’050 kg, coulée en 1858 par Constant Arnoux de Morteau.
-Cloche 5, dédiée à saint Nicolas, note fa3, diamètre 109 cm, poids environ 750 kg, coulée en 1858 par Constant Arnoux de Morteau.
-Cloche 6, dédiée à sainte Marie-Madeleine, note sol3, diamètre 97 cm, poids environ 520 kg, coulée en 1862 par Constant Arnoux de Morteau et son fils Charles.
-Cloche 7, dédiée à saint Maximilien Kolbe, note lab3, diamètre 95 cm, poids environ 525 kg, coulée en 2004 par Paccard à Sévrier
-Cloche 8, dédiée à Mère Theresa de Calcutta, note la3, diamètre 90 cm, poids environ 460 kg, coulée en 2004 par Paccard à Sévrier
[Dans le lanternon : cloche de l’Agonie dite la danye, note sib3, diamètre 81 cm, poids environ 305 kg, coulée en 1804 par Pierre Dreffet de Vevey ]

Gruyères ! Pour le touriste friand d’images d’Epinal, ce nom évoque les blanches montagnes où s’élancent à corps perdu les amateurs de glisse. Gruyères, ce sont aussi les verts pâturages où paissent de paisibles vaches qui donnent naissance à notre célèbre fromage et à notre fameux chocolat. Mais la cité de Gruyères, c’est avant tout l’Histoire avec un grand H. On y trouve un magnifique patrimoine bâti : des maisons aux façades richement ornées, une église à l’imposant clocher fortifié et un château médiéval où se sont joué de terribles luttes de pouvoir. Bienvenue au XIIIe siècle, au temps où les comtes de Gruyères régnaient sans partage sur le sud de l’actuel canton de Fribourg. C’est en 1254 que Rodolphe III obtient de l’évêque de Lausanne le droit d’ériger la cité comtale au rang de paroisse. Le comte dote la nouvelle église Saint-Théodule de biens considérables. De grandes familles lui emboîtent le pas au fil des ans. Le Dictionnaire Historique de Deillon rapporte par exemple qu’en 1373, Briseta, fille de feu Johannod de Broch (Broc), de Gruyères, donzel et veuve de Perret de Pringy, légua par testament à l’autel de Sainte-Catherine, dans l’église de Gruyères, toute sa dot, que lui avoit asseuré feu son mari, soit d’abord une rente de 16 sols et trois coupes de froment, mesure de Gruyères, estimée 8 sols et un chapon, plus 10 sols 2 deniers. Après 1528, Gruyères prend position contre la Réforme, causant ainsi des tensions avec son puissant voisin bernois. En 1554, la Diète fédérale déclare le comté en faillite. Fribourg et Berne se partagent ses biens, ravivant ainsi les querelles religieuses. Deillon raconte qu’en 1556, un prêtre fut accusé auprès de Messieurs de Fribourg d’avoir prêché contre la messe. Ils donnèrent immédiatement l’ordre au bailli de l’incarcérer et de le tenir enfermé jusqu’à sa rétractation. L’Etat de Berne intervint en sa faveur, il fut relâché le 24 octobre 1556. L’intervention de Berne prouverait que ce prêtre venait du Pays de Vaud.

L’édification de la première église de Gruyères date de l’érection de la paroisse : 1254. Même si – comme nous l’avons vu plus haut – une réelle ferveur est mise dans l’édification d’autels par de riches familles, les murs commencent à donner des signes de délabrement. Lors de leur visite de 1453, les délégués de Mgr Georges de Saluces, évêque de Lausanne, soulignent l’état de caducité, de pauvreté, de saleté et de négligence, si souvent constaté à cette époque dans notre diocèse, rapporte le père Deillon. De menues améliorations sont alors effectuées, mais il faudra attendre 1735 pour qu’une nouvelle église soit consacrée. L’édifice actuel date de 1860, seul le chœur et les murs du clocher, ancienne tour d’observation, ont en effet résisté au terrible incendie de 1856. Le XXe siècle est le théâtre de nombreuses restaurations. En 1921, Fernand Dumas, alors jeune architecte, supprime les décors en stuc et repeint les murs en jaune tout en soulignant l’importance des pilastres. 1963 voit la pose des beaux vitraux de Yoki, mais aussi une transformation moins heureuse : les murs se retrouvent entièrement blanchis. Les pilastres étaient effacés et la relation entre le chœur et la nef était perdue, relevait Ivan Andrey, historien d’art auprès du Service des biens culturels lors de la restauration de 2004. Ce sont justement ces derniers travaux qui ont permis à l’église Saint-Théodule de retrouver son harmonie et son caractère historique.

L’histoire de la sonnerie de Gruyères est documentée à partir de 1562. Une magnifique cloche de 30 quintaux (environ 1’500 kg) est coulée et bénie en grande pompe. Catherine – c’était son nom – doit être refaite en 1642 car fêlée. Son poids est alors augmenté de 20 quintaux, ce qui nous amène à 2’500 kg environ. Le 28 août 1679, la foudre frappe le clocher. Trois des cloches sont détruites, la quatrième tombe sans se briser.  L’ambition des bourgeois de Gruyères de couler un bourdon digne de la capitale du comté donne lieu à un procès avec les communes d’Enney, Villars-sous-Mont et du Pâquier. L’Etat intervient et condamne les récalcitrants à participer aux frais. Quatre nouvelles cloches – la plus grande pesant environ 2’800 kg – sont réalisées en 1680 par le fribourgeois Hans Wilhelm Klely, maintes fois mentionné sur cette page, assisté du fondeur local Simon de la Fosse. De ce dernier, les seules cloches mentionnées à Gruyères et à Estavannens ne nous sont malheureusement pas parvenues. La foudre frappe encore le clocher à deux reprises en 1750, mais c’est un coup de mortier le jour de la Fête-Dieu qui réduit en cendres la nef  et qui anéantit une nouvelle fois les cloches en 1856. Les larmes du curé Loffing font heureusement vite place à la farouche détermination de rebâtir au plus vite. C’est ainsi que Mgr Marilley peut consacrer la nouvelle église le 17 juin 1860. On commence par récupérer une cloche de l’ancienne chartreuse de la Part-Dieu dont les biens viennent d’être dispersés. Puis on fait appel au franc-comtois Généreux-Constant Bournez qui envoie son contremaître Constant Arnoux assisté de son fils Charles, âgé tout juste de 15 ans. Arnoux père et fils s’établissent à Gruyères et coulent cinq cloches pour la nouvelle église entre 1858 et 1862 (Charles apparaît dans la signature à partir de 1859). Les fondeurs profitent également de leur présence dans la région pour honorer des commandes  à Hauteville, Vuippens, Marsens et au Châtelard. Trente ans après être arrivé en Suisse avec son paternel, Charles Arnoux, qui s’est depuis établi à Estavayer-le-Lac, coule le bourdon de Gruyères, une de ses plus importantes réalisations. Pour célébrer dignement les 750 ans de la fondation de la paroisse, deux petites cloches sont réalisées en 2004 par la maison Paccard. Vers 2010, la foudre tombe à nouveau sur clocher, endommageant la gestion électronique des sonneries. La cloche no3 part alors en volée tournante et son battant frappe les cloches nos 4 et 5 accrochées au dessus d’elle, heureusement sans les fêler. Ces profondes ébréchures sont vite réparées. La sonnerie de Gruyères s’apprête à recevoir une nouvelle cloche dédiée à sainte Marguerite Bays. L’arrivée de ce petit sib3,  prévue pour la Pentecôte, a été reportée au 11 octobre 2020 en raison de la crise du Covid19. La coulée de cette cloche a été confiée cette fois à Cornille Havard. Evidemment que sa bénédiction et son installation feront l’objet d’un reportage.

Les neuf cloches (bientôt dix) de Gruyères peuvent toutes être mises en volée. Les huit plus grandes peuvent être  carillonnées via un clavier de type manche de brouette ou clavier coup de poing. André Pauchard et Laurent Rime font chanter leur carillon à chaque solennité (voir le mini-récital de carillon dans la présentation vidéo en tête d’article) Les six cloches Arnoux père et fils sont ornées de festons néoclassiques typiques. Leurs inscriptions sont pour la plupart latines. A noter que chez Constant Arnoux, les N sont inversés, comme à l’accoutumée chez ce fondeur franc-comtois. Les cloches de 2004 arborent des rinceaux typiques de chez Paccard. La cloche de l’Agonie (Pierre Dreffet 1804) coulée à l’origine pour l’abbaye de la Part-Dieu, est surnommée la danye. Ce mot issu du patois gruérien – on prononce dagne – peut signifier le beffroi, le clocher, la flèche du clocher, et par extension la cloche qui se trouve tout en haut du clocher.

Voici un aperçu des mots et des effigies qu’on peut trouver sur les huit plus grandes cloches, selon le relevé scrupuleusement effectué par André Pauchard, carillonneur.
-Cloche 1 (traduction du latin) M’ont élevée FJ Laurent Castella curé de Gruyères et Eléonore Rime épouse de Tobie syndic de Gruyères. Sainte Marie Immaculée, reine du Ciel, patronne de toute l’Eglise et la mienne, je loue Dieu. Louez le Seigneur, toutes les nations, jouez-le tous les peuples, car il est bon et sa miséricorde est éternelle. (La suite est en français dans le texte) J’ai été bénite par sa grandeur Mgr Mermillod évêque de Lausanne et de Genève. J’ai été fondue en 1888 sous l’administration paroissiale suivante : Tobie Rime syndic à Gruyères président, Auguste Murith au Clos-Muré, Narcisse Bussard à Epagny, Sylvère Vallélian syndic au Pâquier, Jean Geinoz conseiller à Enney, Nicolas Murith député secrétaire, Benoît Rime à Gruyères huissier. Outre la Vierge, la cloche arbore aussi les effigies de saint Joseph, saint Maurice, saint Pierre et saint Paul.
-Cloche 2 (traduction du latin) M’ont élevée Pierre Joseph Castella syndic de Gruyères, Henriette Moret de Vuadens, Folly curé-doyen. St Théodule patron de l’église j’appelle les gens, venez adorer le Seigneur. La cloche arbore les effigies du saint Crucifix et de la vierge Marie.
-Cloche 3 (traduction du latin) M’ont élevée Michel Gleyvoz d’Enney, Julie Murith, Folly curé-doyen. Saint Jean-Baptiste mon patron et celui de la place forte de Gruyères, je pleure les défunts. Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. De tordus ils seront redressés et de chaotiques ils seront aplanis. La cloche arbore les effigies du saint Crucifix et de la vierge Marie.
-Cloche 4 (traduction du latin) M’ont élevée François Morand, Marcel Murith maître tanneur de Gruyères, Catherine fille de François Morand du Clochatrossin, Folly doyen de la paroisse. Ste Catherine patronne du diocèse et la mienne, je fais fuir la peste. Fuyez les partis adverses. Le lion sorti de Judas est le vainqueur.
-Cloche 5 (traduction du latin) M’ont élevée Joseph Gremion d’Enney, Léonie Murith de Gruyères, Folly curé-doyen, St Nicolas, patron du canton et mon patron, j’embellis les fêtes. Que chacun vienne à la fête ! La cloche arbore les effigies du saint Crucifix et – semblerait-il – de la vierge Marie.
-Cloche 6 Elle arbore simplement les effigies du saint Crucifix et de sainte Marie-Madeleine.
-Cloche 7 1254-2004. Saint Maximilien Kolbe. Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. Je fus baptisée le 7 novembre de l’an de grâce 2004 sous le pontificat de Sa Sainteté Jean-Paul II par Mgr Bernard Genoud, évêque du diocèse, et l’abbé Pascal Burri, curé. On trouve aussi une effigie représentant une rose (motif de 1660).
-Cloche 8 1254-2004. Bienheureuse mère Thérésa de Calcutta. Ubi caritas et amor Deus ibi est (traduction : Dieu est où la charité et l’amour se trouvent). Je fus baptisée le 7 novembre de l’an de grâce 2004 sous le pontificat de Sa Sainteté Jean-Paul II par Mgr Bernard Genoud, évêque du diocèse, et l’abbé Pascal Burri, curé. On trouve aussi une effigie représentant un moule à beurre (motif du début du XIXe siècle).

Les N inversés sur les cloches, ou le romantisme du XIXe siècle
Selon Felix Tuscher, latiniste et collaborateur au Musée du Fer et du chemin de fer de Vallorbe, la lettre N inversée apparaît déjà dans certaines inscriptions latines de l’Antiquité. A l’époque, il s’agissait sans doute d’erreurs de calligraphie. On retrouve également le caractère И dans l’alphabet cyrillique. Il provient de la lettre grecque êta qui se prononce i en grec médiéval. L’usage du N inversé au XIXe siècle peut s’expliquer par le goût de l’exotisme et du mystère, fort répandu à l’époque. Certains vont même jusqu’à prétendre aujourd’hui que le N inversé signifie amour…

Quasimodo remercie chaleureusement
La paroisse de Gruyères, son président Christian Bussard, son curé Claude Deschenaux, son carillonneur André Pauchard
L’entreprise Mecatal campaniste, Jean-Paul Schorderet et Christelle Ruffieux
-Matthias Walter, expert-campanologue à Berne
-Mes amis Antoine Cordoba carillonneur à l’abbaye de Saint-Maurice, Allan Picelli sacristain à Maîche, Dominique Fatton responsable technique des clochers de Val-de-Travers

Sources (autres que mentionnées)
Le patrimoine campanaire fribourgeois, divers auteurs, éditions Pro Fribourg, 2012
https://www.gruyeres.ch/histoire/3793
https://www.gruyeres.ch/_docn/183197/Restauration_glise.pdf
https://www.gruyeres.ch/_docn/2417894/Journal-IntcheNo_1-2020.pdf
https://fr.wikipedia.org/wiki/Gruy%C3%A8res_(Fribourg)
https://fr.wikipedia.org/wiki/Comt%C3%A9_de_Gruy%C3%A8re
http://swissisland.ch/2019/07/02/n-inverse-%d0%b8-sur-des-cloches-de-vaches-ou-quand-le-romantisme-du-19e-siecle-transforme-la-haine-en-amour/

Cloches – Le Pâquier (CH-FR) église Saint-Théodule

La première cloche normande coulée pour la Suisse

-Cloche 1, dédiée au Sacré-Coeur de Jésus, note fa#3 -32/100, coulée en 1910 par Jules Robert à Porrentruy.
-Cloche 2, dédiée à Marie-Immaculée, note la#3 +6/100, coulée en 1910 par Jules Robert à Porrentruy
-Cloche 3, dédiée à saint Joseph et saint Théodule , note do#4 -27/100, coulée en 1910 par Jules Robert à Porrentruy
-Cloche 4, dédiée à sainte Marguerite Bays, note ré#4 -27/100, coulée en 2018 par Cornille Havard à Villedieu-les-Poêles

[ancienne cloche 4 actuellement déposée, note fa4 +9/100, coulée en 1805 par Pierre Dreffet de Vevey]

Le diable peinant sous le fardeau de la cloche de Saint Théodule, détail de l’ancien retable du maître-autel de l’église de Gruyères, musée d’art et d’histoire de Fribourg. Extrait de « Le patrimoine campanaire fribourgeois »

La légende raconte que Saint Théodule a berné le diable pour que celui-ci accepte de transporter jusqu’à Valère une cloche offerte par le pape à Rome. C’est ainsi que le premier évêque de Sion est souvent représenté avec comme portefaix un diablotin croulant sous le poids d’une lourde cloche. Cette cloche aurait tant sonné en la basilique sédunoise qu’elle se serait fendue. Ses fragments furent alors conservés au même titre que des saintes reliques, puis distribués à la demande de certaines paroisses. Dans le canton de Fribourg, Sâles, Estavayer-le-Gibloux et Villarimboud ont coulé des sonneries avec des reliques de la fameuse cloche de Saint Théodule. Ironie du sort, aucune de ces  cloches ne nous sont parvenues. Le saint patron n’a pas non plus réussi à protéger l’église de Gruyères de la colère divine. Le clocher fut foudroyé à trois reprises entre 1679 et 1750. Il s’embrasa même complètement en 1856, victime des mortiers de la Fête-Dieu. Ce dernier sinistre causa la destruction de la sonnerie de Gruyères. L’église du Pâquier est elle aussi dédiée à Saint Théodule. D’abord chapelle de la Sainte-Trinité, l’édifice bâti au début du XVIIe siècle est reconstruit en 1843. Il devient église paroissiale en 1919.  Les archives font mention d’une ancienne cloche bénie en 1613 et prénommée Etiennette, du nom de sa marraine Etiennette Dupaquier. Cette cloche ne nous est pas parvenue. L’église subit des transformations tout au long du XXe siècle : adjonction en 1954 d’un escalier pour accéder à la tribune et d’un baptistère devenu chapelle de la Vierge ; pose de deux séries de vitraux de Yoki Aebischer en 1955 et 1975. L’orgue Kuhn de 1917 est remplacé en 1972 par la manufacture Armani Mingot. Mgr Genoud consacre le nouveau mobilier liturgique le 16 août 2009, jour de la fête patronale.

La première cloche normande pour la Suisse – La petite cloche du Pâquier est sortie de la fonderie Cornille Havard à l’automne 2018. Elle a été bénie le 16 mars 2019 par l’Abbé Claude Deschenaux, curé modérateur de l’Unité pastorale de Notre-Dame de l’Evi. S’en est suivie la montée festive par les enfants de la paroisse. Ces moments empreints d’émotion sont à retrouver dans la présentation audio-vidéo en tête d’article. Si la cloche arbore un Christ en croix avec l’inscription PAROISSE LE PAQUIER MMXVIII, elle a été consacrée lors de sa bénédiction à sainte Marguerite Bays, quelque mois avant la canonisation  de la couturière fribourgeoise. Il s’agit de la première cloche de Villedieu-les-Poêles à rejoindre la Suisse. Deux autres cloches de la fonderie normande vont prochainement arriver au pays, elles feront l’objet de publications ici-même ainsi que sur les réseaux sociaux. La commande de cette nouvelle cloche a été décidée par une partie du Conseil de paroisse du Pâquier dans le but d’obtenir une sonnerie plus conforme aux règles harmoniques. Mais si on tend l’oreille, on se rend compte que la cloche no2 est clairement trop haute, ce que confirme une analyse sonore. Le Salve Regina recherché (fa#3 la#3 do#4 ré#4) a donc tendance à lorgner vers le Westminster. Je ne saurais trop recommander à la paroisse de remettre en service la petite cloche historique en fa4, actuellement déposée. Non, cette cloche n’est pas fêlée, contrairement à ce qui a été avancé… non cette cloche n’est pas laide non plus. Coulée par Pierre Dreffet de Vevey en 1805, elle possède tout simplement les caractéristiques sonores de son époque : une octave inférieure basse et une prime haute comme nombre de cloches d’influence baroque française présentes dans la région. Mention aux Biens culturels fribourgeois qui ont exigé que cette pièce historique demeure dans le clocher. Mention aussi à l’entreprise Mecatal qui a eu la clairvoyance de doter la nouvelle cloche d’un joug décentré, ce qui offre la possibilité de rapatrier par la suite la cloche historique dans la même travée. Munie d’un bon battant – ce qui n’était pas le cas jusqu’à présent – cette petite cloche saura ajouter encore un peu plus de caractère à cette sonnerie déjà très particulière. Démonstration avec cette simulation de plénum à cinq cloches.

 

Ci-dessous quelques photos de la sonnerie du Pâquier telle qu’elle se présentait avec la cloche de 1805.

Dans la galerie ci-dessous , vous trouverez des clichés de la nouvelle cloche fraîchement démoulée, puis à l’atelier Mecatal, et enfin à l’église du Pâquier pour sa bénédiction.

Toujours en ligne, la présentation audio-vidéo de l’ancienne sonnerie

Quasimodo adresse ses remerciements les plus sincères à :
-Paul Ottoz, président de la paroisse du Pâquier
-Lucien Pharisa, ancien organiste, carillonneur et secrétaire
-Jean-Paul Schorderet, campaniste, directeur de Mecatal
Fonderie Cornille Havard
Antoine Cordoba, carillonneur à l’abbaye de Saint-Maurice
Dominique Fatton, responsable technique des clochers de Val-de-Travers

Sources :
Le patrimoine campanaire fribourgeois, éditions Pro Fribourg, 2012
Dictionnaire historique et statistique des paroisses catholiques du canton de Fribourg volume 7, Père Apollinaire Deillon, 1893

Cloches – Crésuz (CH-FR) église Saint-François d’Assise

Le fondeur signait IAM

-Cloche 1 « Marguerite », note do4 +9/100, diamètre 75 cm, poids environ 250 kg, coulée en 1749, signée IAM GM.
-Cloche 2 « Françoise », note mi4 +19/100, diamètre 62 cm, poids environ 140 kg, coulée en 1668 par Jean Richenet de Vevey.

Entre lac et montagnes – L’étymologie du nom Crésuz est latine, de Cressa, Crista, élévation ou colline, ce qui cadre parfaitement avec la topographie de ce pittoresque village de montagne. Dans son Dictionnaire historique et statistique des paroisses catholiques du canton de Fribourg (volume 4, 1885) la prose du père Deillon revêt des accents de poésie : Crésuz est situé sur un monticule et dans une situation charmante : à l’est on aperçoit le beau village de Charmey, mollement assis dans une plaine, aux pieds des montagnes élevées qui l’enserrent presque de tous les côtés. Le regard plonge dans les vallées de Bellegarde et de Motélon. Au midi s’élève la masse imposante du Moléson et la verte vallée de la Gruyère. L’œil est sans cesse ébloui par le beau spectacle d’une riche nature, qui redit chaque jour la puissance, la bonté et la beauté du Créateur. Depuis 1921, Crésuz baigne dans le lac de Monstalvens. La retenue hydroélectrique qui forme ce réservoir est le premier barrage voûte européen à double courbure horizontale et verticale à avoir été édifié.

Une église incendiée après vingt ans – Les formalités pour se séparer de Broc et pour former la paroisse de Crésuz  sont accomplies de 1643 à 1645 par un enfant du village : Mgr François Beaufrère, prieur de Broc, qui offre aussi de financer la construction de l’église. Le contrat passé avec Jacques Ruffieux, maître charpentier à Fribourg, mentionne la nef, le clocher, le confessionnal, la chaire avec sa couverture, la sacristie avec sa garde-robe et les marchepieds des autels. C’est à Ruffieux qu’incombe également la démolition de la chapelle utilisée jusque là. Mgr Beaufrère décède en 1645, deux ans avant la consécration de ce nouveau lieu de culte. Il échappe ainsi au chagrin de voir « son » église ravagée par le terrible incendie de 1667. Un nouvel édifice est consacré trois ans plus tard par Mgr de Watteville. On le dote de trois magnifiques retables. Celui du chœur est consacré à saint François d’Assise, patron de la paroisse. Le retable de gauche est dédié à sainte Anne et à saint Pierre, celui de droite au Saint Nom de Jésus. Les débris de l’unique cloche sont réutilisés par le fondeur Jean Richenet. Une seconde cloche est coulée en 1749. L’église est agrandie à l’ouest en 1909.

Un fondeur qui signe IAM – Deux cloches seulement ornent le clocher et jettent leurs joyeuses mais faibles notes dans la vallée, écrit le père Deillon dans son descriptif de la sonnerie de Crésuz. C’est vrai que nous sommes à cent lieues des ensembles monumentaux qu’on rencontre habituellement dans le canton de Fribourg. Mais le contenu du clocheton ne manque pas d’intérêt. Si Pierre Dreffet et les trois générations Treboux ont coulé pour la région des dizaines de quintaux de bronze dans leur atelier de Vevey, la petite cloche de Crésuz est la seule officiellement recensée dans le canton à porter la signature de Jean Richenet, le premier fondeur mentionné dans la cité veveysanne. Deillon indique que la cloche a été réalisée en partie avec les débris de sa prédécesseure anéantie dans l’incendie de 1667. La grande cloche est encore plus spéciale… de par  son timbre, mais aussi et surtout en raison du mystérieux monogramme qui tient lieu de signature : IAM GM. GM pourrait signifier goss mich, traduction de l’allemand : m’a coulée. Ce type d’abréviation a été vu sur d’autres cloches de la région, comme la petite cloche de Marly (1741) attribuée à Joseph Klely : JK GM. Les Biens Culturels fribourgeois ont recensé la même signature sur trois autres cloches contemporaines à celle de Crésuz : deux se trouvent à la chapelle de Dürrenberg à Cormondes (1750 et 1757) la troisième est à l’église de Châtel-sur-Montsalvens (1746) village voisin de Crésuz. Pour Matthias Walter, expert-campanologue à Berne, ces cloches présentent des similitudes avec la production de la dernière génération Klely. Il est à noter que Joseph Klely, le dernier fondeur de cloches issu de la famille fribourgeoise, est décédé en 1744. Nous pourrions donc avoir affaire à un disciple ou à un successeur anonyme. Ceci reste évidemment à confirmer…

Inscriptions de la grande cloche (dite « Marguerite »)
-Sur le col, le parrain et la marraine : MONSIEVR JOSEPH LE CAPITEINE NEOVILE MADAME MARGVERITE REPOND NE CHOLLET 1749
-Sur la faussure, la signature du fondeur : IAM GM.

Inscriptions de la petite cloche (dite « Françoise »)
-Sur le col : EXURGAT DEVS ET DISSIPENTVR INIMICI EJVS ET FVGIANT QUI ODERVNT EVM A FACIE INIMICI EJVS (Que Dieu se lève, et que ses ennemis soient dispersés ; et qu’ils fuient devant sa face, ceux qui le haïssent, Psaume 68:1)
-Sur la pince : FRANC BEAVFRERE SS. THEOLOG PROFESSOR PROTONOT APOST QVONDAM ECCLESIAE VILLAE S REMIGII DECANVS NVPER ALMAE DOMVS LOCI BROC PRIOR 1668. Cette inscription rend hommage à Mgr François Beaufrère en rappelant les différentes fonctions que ce bienfaiteur de la paroisse a exercées : professeur de théologie, protonotaire apostolique, doyen de l’église de Saint-Rémi et prieur de Broc.
-Sur la faussure, la signature du fondeur : HORS DU FEV JE SVIS SORTIE JEAN RICHENET DE VEVAY MA REFONDVE 1668. Cette inscription confirme les dires de Deillon dans son historique : la petite cloche est une refonte de sa prédécesseure.

A noter que les noms mentionnés dans la documentation de la paroisse ne figurent pas comme noms de baptême sur les cloches. On peut imaginer que la grande cloche a été surnommée « Marguerite » en raison du prénom de sa marraine. Pour ce qui est de la petite cloche, « Françoise » vient sans doute du prénom de son donateur, Mgr François Beaufrère. A moins qu’il ne fasse tout simplement allusion à saint François d’Assise, le patron de la paroisse.

Le clocher tremblait – Une importante rénovation a été menée fin 2018. Il s’agissait tout d’abord de remédier aux problèmes de statique dus au fait que le beffroi était solidaire du clocheton. Ce dernier oscillait si fort lors des volées qu’il suscitait l’inquiétude des paroissiens. Aujourd’hui, la structure qui soutient les cloches prend ses assises dans les combles et se trouve ainsi indépendante de la coquille. Les cloches ont également hérité d’un nouvel équipement : jougs, ferrures, paliers, battants et moteurs de volée. On peut constater dans la galerie ci-dessous les défauts des anciens battants.

Quasimodo remercie chaleureusement
Mecatal campaniste et son directeur Jean-Paul Schorderet.
La paroisse de Crésuz et son président Jean-Claude Papaux.
-Matthias Walter, expert-campanologue à Berne.
-Erika St Peters, historienne amateure à Pully.

Sources (autres que mentionnées)
https://www.cresuz.ch/
https://fr.wikipedia.org/wiki/Cr%C3%A9suz
https://fr.wikipedia.org/wiki/Lac_de_Montsalvens
https://www.lagruyere.ch/2018/04/cr%C3%A9suz-va-retaper-son-clocher.html

Cloches – Arconciel (CH-FR) église Saint-Jacques

Les huit cloches n’avaient plus sonné ensemble depuis deux générations !

Cloche 1 Myriam 1989 134 cm 1500 kg ré 3 Paccard
Cloche 2 Jacques 1804 115 cm 1050 kg mi 3 Pierre Dreffet
Cloche 3 Maurice 1804 104 cm 760 kg fa dièse 3 Pierre Dreffet
Cloche 4 Maria 1880 101 cm 650 kg sol 3 Charles Arnoux
Cloche 5 Antonia 1880 89 cm 460 kg la 3 Charles Arnoux
Cloche 6 Carolina 1880 81 cm 330 kg si bémol 3 Charles Arnoux
Cloche 7 Johanna 1880 67 cm 190 kg ré 4 Charles Arnoux
Cloche 8 (Agonie) 1455 ? 52 cm 80 kg sol 4 Hensli Follare ?
Anc. cl.1
Josepha 1880 135 cm 1500 kg ré 3 Charles Arnoux

Le clocher a failli s’écrouler – Rarement il m’est arrivé de bénéficier d’une documentation aussi complète pour rédiger une de mes présentations. Mention au professeur Francis Python, historien, ancien président de paroisse, auteur de cette page sur le site internet paroissial. C’est suffisamment rare dans nos contrées pour être signalé (ce sont plutôt les régions germaniques qui offrent une pléthore de détails sur leur patrimoine). On apprend pour commencer que la première mention du village d’Arconciel (Arkonhyi en patois) remonte à 1082, qu’un premier curé est attesté en 1148 et qu’une église paroissiale dédiée à saint Jacques figure dans la liste établie par le Canon d’Estavayer en 1228. Ce bâtiment est endommagé par la foudre en 1558, comme l’indique l’ex-voto en molasse fixé au mur extérieur Est de la nef. Une reconstruction est menée en 1567, selon un document trouvé dans la boule du sommet du clocher. Devenue trop petite et surtout vétuste, cette église et son clocher de bois sont remplacés – après moult tergiversations relatées par le curé Astheimer – par un nouveau sanctuaire flanqué d’un clocher latéral en dur. La consécration a lieu en 1789. Le bâtiment subit des transformations et des embellissements au fil des ans : réalisation du grand autel et des tabernacles latéraux entre 1864 et 1867 ; puis, de 1879 à 1881, allongement de la nef et construction du clocher. L’édification de ce dernier ne se fait pas sans peine. On choisit d’abord de réutiliser une partie des matériaux de l’ancienne tour. Mauvais choix : le nouveau clocher menace de s’écrouler. Intervention du curé-doyen Python qui modifie les plans initiaux d’Ambroise Villard, son homologue de Farvagny. C’est ainsi que fut réalisé le massif clocher-porche néoclassique que nous connaissons aujourd’hui. Les deux colonnes du fronton furent extraites de la carrière sous forme brute. Les archives relatent que le char tiré par une quinzaine de chevaux et de bœufs fut victime d’un accident. Jusque dans les années 1980, le clocher était surmonté d’une galerie aujourd’hui disparue.

Une cloche à la date mystérieuse – MCDIV (1404) telle est la date qu’on peut déchiffrer sans peine sur le col de la petite cloche. Or cette date semble précoce à plus d’un titre. Le profil et la la calligraphie tendent plutôt à nous indiquer que nous avons affaire à une cloche de la seconde moitié du XVIe siècle. Le « I » a-t-il remplacé par erreur un « L » ? Il est vrai que 1455 paraît déjà plus réaliste. Matthias Walter, expert-campanologue à Berne, souligne que la petite cloche d’Arconciel présente de grandes similitudes avec la grande cloche de la basilique Notre-Dame de Fribourg, coulée par Hensli Follare en 1456. On remarque aussi une ressemblance avec la petite cloche de Belfaux, non datée, mais dont on dit qu’elle a été coulée en 1483. Matthias Walter s’est également efforcé de déchiffrer le reste des inscriptions de la petite cloche d’Arconciel : IHS AUTEM TRANCIENS PER MEDIU ILLORUM IBAT … [fugit?] (mais Jésus, passant au milieu d’eux, s’en alla). Cette inscription se réfère au cri de bataille des troupes chrétiennes de Philippe Ier lors de leur victoire sur les Sarrasins. On trouve la même phrase sur quelques autres cloches de la région : le petit bourdon de la cathédrale Saint-Nicolas de Fribourg et la petite cloche de Plasselb, toutes deux œuvres des fondeurs Pierre de Montureux et Robert de Besançon en 1505.

Quatre cloches trop longtemps immobiles – Si mes visites dans les clochers fribourgeois m’ont habitué à trouver des ensembles plutôt bien fournis (en général 4 ou 5 cloches) le nombre de huit cloches est hors du commun pour un village comme Arconciel. Hormis la cathédrale Saint-Nicolas de Fribourg, il n’y a que Bulle, Gruyères et Romont qui disposent de sonneries plus étoffées. On peut donc imaginer que les paroissiens d’Arconciel disposaient de moyens financiers conséquents et – surtout – qu’ils étaient animés d’une grande ferveur. Ce ne sont pas moins de 2’400 francs de l’époque qui furent récoltés en 1880 ! Mgr Cosandey procéda à la bénédiction de la sonnerie le 18 octobre 1881. Une plongée dans les archives du journal La Liberté du 31 octobre 1880 nous apprend que le travail du fondeur Charles Arnoux fut grandement apprécié par l’abbé Gauthier, chapelain à Belfaux, mandaté par la paroisse d’Arconciel pour son avis d’expert (voir galerie ci-dessous). Mais n’en déplaise à notre brave abbé, si les huit cloches sont toutes d’excellente qualité, on se doit de relever la justesse toute relative de l’ensemble. On est très loin de l’harmonie des sonneries diatoniques réalisés à la même époque par Gulliet pour Riaz et pour Saint-Martin en 1862, et par Paccard pour Bulle en 1905. Il n’empêche que la sonnerie d’Arconciel ne manque pas de charme avec son côté rugueux. Il est même profondément regrettable qu’une fêlure ait conduit au remplacement par Paccard (qui a certes coulé une pièce d’excellente facture) de la grande cloche Arnoux, heureusement conservée et exposée. Quand il a été question de motoriser la sonnerie il y a quelques décennies, la décision fut prise de n’utiliser plus que quatre cloches à la volée (1-3-5-7) sans doute par souci d’économie, mais peut-être aussi pour des raisons d’harmonie. Les cloches 2-4-6-8 sont donc restées longtemps immobiles, se contentant de tinter les jours de fêtes par le biais de ritournelles programmées. Le clocher contient encore l’ancienne horloge monumentale (désaffectée) signée Prêtre à Rosureux, vraisemblablement livrée en 1880. Les cloches tintaient jadis tous les quarts d’heures, mais suite aux exigences d’un certain voisinage, seules les heures et la demie sont aujourd’hui sonnées de 7h à 19h.

Une restauration soucieuse de l’Histoire – Les abonnés à ma page Facebook et à mon profil Instagram ont eu l’occasion de suivre étape par étape les longs travaux de restauration de la sonnerie d’Arconciel par l’entreprise Mecatal campaniste. Vous pouvez en retrouver certaines dans l’album ci-dessous. Ces travaux se sont déroulés sous la supervision du Service des Biens Culturels du canton de Fribourg. Certaines des cloches avaient conservé leurs jougs d’origine qui ont été restaurés. Ont surtout été remis superbement en valeur les belles têtes de jougs néo-baroques des cloches nos 2 et 3. D’autres cloches avaient hérité lors de leur motorisation de montures en acier qui ont été remplacées par du chêne. La grande cloche de 1989, qui n’a jamais connu de suspension autre que le métal, se balance maintenant elle aussi sous un joug de chêne. Les battants installés il y a une cinquantaine d’années ont été remplacés, mais par souci de conservation, les Biens Culturels ont exigé que les cloches de 1880 disposant encore de leurs battants d’origine les conservent. Le beffroi, en mauvais état, a été consolidé. Pour des raisons de statique, certaines des cloches ont vu leurs emplacements permutés. La motorisation de la volée, les électro-tinteurs, les paliers, la centrale de commande et l’automate de gestion des sonneries sont neufs. La remise en service des cloches le 8 septembre 2019 a coïncidé avec celle du four à pain historique et fut l’occasion de belles festivités (messe, apéritif, banquet, conférence de presse, visites commentées).

Ils ont donné de leurs deniers – Cette présentation ne serait pas complète sans la mention des parrains et marraines des cloches. Après tout, c’est grâce à eux si cette impressionnante sonnerie a pu se constituer au fil des ans ! Peut-être que certains paroissiens d’Arconciel identifieront, non sans une certaine émotion, le nom d’un ancêtre ou d’une aïeule.
-Cloche 1 (1989) l’ensemble des paroissiens d’Arconciel
-Cloche 2 (1804) Jacques Dousse et Anne Python née Biolley (d’Avaux)
-Cloche 3 (1804) Jean et Barbe Kolly
-Cloche 4 (1880) Jacques Dousse et Anne Biolley-Kolly
-Cloche 5 (1880) Antoine Dousse et Anne Python (de la Dey)
-Cloche 6 (1880) Pierre Dousse et Caroline Python-Clerc, épouse du Dr Python
-Cloche 7 (1880) Jean et Anne Python (d’Avaux)
-Ancienne cloche 1 (1880) déposée : Joseph Bulliard et Marie Python-Kolly

Qu’est-ce qui sonne à quel moment ?  La remise en service des huit cloches a été l’occasion d’un travail de réflexion sur quelles cloches sonner à quelles occasions. L’élaboration d’une nouvelle ordonnance de sonnerie a été confiée à Antoine Cordoba, carillonneur à l’abbaye de Saint-Maurice, qui s’est déjà maintes fois illustré dans ce domaine en concoctant – par exemple – l’ordonnance de la cathédrale de Verdun (16 cloches). Voici quelques extraits du programme d’Arconciel
-Messe dominicale, premier appel (30 minutes avant) : cloche 2, (2 minutes)
-Messe dominicale, second appel : cloches 7-5-4-2, (5 minutes)
-Messe solennelle, premier appel : cloche 1 (2 minutes)
-Messe solennelle, second appel : 7-6-5-3-2-1 (5 minutes)
-Messe en semaine : 6-4 (2 minutes)
-Baptême : 7-6 (3 minutes)
-Mariage : 7-5-3 (3 minutes)
-Agonie (annonce décès) : cloche 8 (1 minute) puis 1-4-7-8 pour un homme, 8-7-4-1 pour une femme (3 minutes)
-Glas entrée : 1-4-7-8 (5 minutes)
-Glas sortie : 1-2 (5 minutes)
-Angélus 7h-12h-19h : cloche 7 (1 minute)
-Grandes occasions (Fête Nationale 1er août 20h, Nouvel-An 0h…) 8-7-6-5-4-3-2-1
Toutes les séquences sont programmées pour êtres appelées au moyen d’un automate ECAT Punto SP1.VENTI installé par la maison Ecoffey. Des commandes manuelles sont également disponibles.

Quasimodo remercie chaleureusement
-La paroisse d’Arconciel, et tout spécialement sa présidente Evelyne Charrière-Corthésy et son responsable des bâtiments Dominique Currat.
-Francis Python, historien, ancien président de paroisse.
-Mecatal campaniste à Broc : Jean-Paul Schorderet, Olivier Chammartin, François Rime, Christelle Ruffieux.
-Ecoffey campaniste à Broc : Daniel et Chantal Ecoffey.
-Matthias Walter, expert-campanologue à Berne.
Antoine Cordoba, carillonneur à Saint-Maurice.
-Dominique Fatton, responsable technique des clochers de Val-de-Travers.

Sources (autres que déjà mentionnées)
-Dictionnaire historique et statistique des paroisses catholiques du canton de Fribourg volume 1, Père Apollinaire Deillon, Imprimeur du Chroniqueur Suisse, 1884
https://www.arconciel.ch/
https://fr.wikipedia.org/wiki/Arconciel
http://www.orgues-et-vitraux.ch/default.asp/2-0-2935-11-6-1/