Hommage à Charles Arnoux

Charles Arnoux, le fondeur magicien

Gruyères cloche 2Rarement artisan des siècles passés n’aura laissé à la postérité autant d’œuvres personnelles que le maître fondeur staviacois Charles Arnoux, né le 12 mars 1843, décédé le 16 juin 1925. L’homme possédait son atelier à la sortie de ville, sur l’emplacement du garage Oberson actuel que précéda une fabrique de savon. L’endroit conserva son appellation de «fonderie» de longues années après le décès de son exploitant. Les gamins de l’époque, aujourd’hui septuagénaires, voire plus, organisaient d’épiques courses de luge «à la fonderie», plus précisément sur une modeste pente pompeusement baptisée «saut périlleux» que domine un tilleul.

DE GRUYÈRES À ESTAVAYER-LE-LAC

Originaire de Morteau où il fit son apprentissage, fils de Constant Arnoux et de Constantine (Constantive dans le registre) née Boumez, Charles effectua son tour de France avant de seconder son père, fondeur réputé. C’est à la suite d’un mandat qui leur fut attribué en Suisse, grâce au renom de leur travail, que père et fils Arnoux s’établirent à Gruyères en 1865 où ils réalisèrent la sonnerie de la localité que l’on dit être l’une des plus belles du canton. Constant et Charles dotèrent de cloches, coulées sur place, les églises voisines. Le remplacement de la sonnerie de la collégiale d’Estavayer-le-Lac, commandé par le Conseil communal qui souhaitait favoriser l’implantation d’une industrie, vit bientôt débarquer Charles Arnoux, futur époux de Michalea (Michèle ?), née Brasey, fille de Jean, de Font, née à Neuchâtel le 22 mai 1850, décédée à Fribourg un an après son mari. Jean Brasey, signalent Jean-Marie Barras et Bernard Brasey qui effectuèrent des recherches sur la famille, naquit à Font en 1824. Instituteur à Neuchâtel, puis professeur à l’Ecole secondaire de la Broye et inspecteur scolaire, il se révéla d’une haute valeur intellectuelle. il décéda à Estavayer-le-Lac en 1878. De son mariage avec Elise née Cuénin dit Richard, naquirent cinq enfants, dont Rosette Michaela Angèle qui épousa Charles Arnoux le 21 mai 1877. Charles avait un frère, Jules Constantin, habitant Estavayer-le-Lac comme lui. Le mariage de celui-ci avec Pélagine Pauline née Paul, se concrétisa par une ribambelle d’enfants: en 1879, 1881, 1883, 1885, 1888, 1891 et 1893. On ne découvre parmi les mariages de cette grande famille un seul nom à consonance locale: Joséphine Bonny, épouse de Constantin Léon, fils de Jules. Le patronyme disparut des registres de la cité au décès de Charles. Il faut relire les nécrologies consacrées à Charles Arnoux pour situer la réputation que se forgea l’homme bien au-delà des frontières cantonales.

cloche 4 arnouxSur une pleine colonne, La Liberté du 17 juin 1925 estimait que la mort du fondeur de cloches d’Estavayer éveillera dans une multitude de paroisses des cantons de Fribourg, du Valais et du Jura bernois, des souvenirs vieux de plus de soixante ans. Aussi habile que consciencieux, Charles Arnoux coula un nombre impressionnant de cloches à l’enseigne de la fonderie François-Joseph Bournez d’abord, du nom de son beau-père qui exploitait semblable commerce à Morteau, avant de s’établir à Estavayer où il confia l’entreprise à son beau-fils. En 1870, l’appel de la France envahie arracha Charles à ses travaux. Fait prisonnier en Alsace, il regagna la Suisse au terme de sa captivité. Arborant fièrement sa médaille de vétéran, il contait volontiers les épisodes de la terrible guerre durant laquelle il croisa à plusieurs reprises Napoléon III. Le Journal d’Estavayer du 16 juin 1925 ne fut pas moins chaleureux pour exalter les talents du disparu qui avait fait d’Estavayer sa seconde patrie. Le dernier travail important de cet artisan aussi loyal que sincère fut la fonte des cloches de l’église de Boncourt. L’éloge funèbre rappelle la médaille de vétéran qui faisait sa fierté. A l’occasion d’une visite aux internés français à Estavayer, le 19 août 1917, le général Pau s’entretint familièrement avec le vieux soldat qu’était devenu Charles Arnoux. «Estavayer voit disparaître un homme aimé de tous. Ce n’est pas sans peine que nous enregistrons avec son décès la fin d’une petite industrie locale qui fut prospère grâce à l’habileté du maître Arnoux », écrivit en conclusion le rédacteur du JdE.

SUR QUELQUES TEMPLES VAUDOIS

Arconciel 10062009331Indépendamment des églises catholiques, quelques temples des villages sis entre le lac et la vallée de la Broye s’enrichirent de cloches dues à l’artisan staviacois. Dans «Le Retour des Morts» publié en 1950 par l’imprimerie Borcard, l’écrivain Marcel Perret raconte ses pérégrinations dans les clochers de la région. Il signale, à Démoret, la présence de deux cloches. L’une d’elles témoigne des activités d’une fonderie à Estavayer un siècle avant celle de Charles Arnoux: «Pierre Berset, d’Estavayer, m’a fait l’année 1762.» L’autre fut coulée deux siècles et demi plus tôt: « Jésus, Marie, l’année de notre Seigneur 1500. Saint Maurice, priez pour nous ! » La légende prétend que cette cloche, riche en argent, devait être rendue après la Réforme aux gens de Vuissens qui avaient contribué à son exécution. Le transfert n’eut jamais lieu. La signature du fondeur staviacois apparaît à Arrissoules dont le village fut partiellement la proie des flammes, le 6 février 1883. La nouvelle cloche commandée à Charles Arnoux rappelle l’événement tragique. A signaler aussi l’épitaphe découverte sur la cloche de Champtauroz : «Jésus-Christ est venu au monde pour sauver les pêcheurs. Si aujourd’hui vous entendez ma voix, n’endurcissez point vos cœurs. Charles Arnoux, 1901. »

L’homme ne réserva pas ses talents aux lieux de culte. Des agriculteurs lui passèrent commande de cloches de bronze dont les tintements rythmaient le pas de leurs bestiaux. Recherchées par les collectionneurs, ces pièces fort rares ne courent pas foires et brocantes. On sait qu’il en existe au moins une dans la région: un petit trésor témoignant de l’habileté d’un artisan, d’un authentique artiste, devrait-on dire, dont les aptitudes manuelles, la maîtrise du métier et le sens de l’harmonie musicale n’en finissent pas de jaillir des clochers d’ici et d’ailleurs.

Extrait de Saint-Laurent à tous les vents, de Gérard Périsset. Remerciements à Jean-Marie Barras.

http://www.nervo.ch/jm-barras/

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